Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/51

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lui de sa mère ! Oui, c’est la pierre, ce sont les montagnes, c’est le chêne qu’on voit croître sur la cime des rochers, ce sont de cruelles bêtes sauvages qui t’ont donné le jour ou bien c’est la mer que maintenant même tu vois agitée par les vents, et dont tu t’apprêtes à traverser les flots furieux. La tempête te ferme le chemin de la fuite. Que la tempête me serve et me favorise ! Vois comme l’Eurus soulève et agite les eaux. Ce que j’eusse préféré te devoir, permets que je le doive aux orages. Le vent et l’onde sont plus justes que ton cœur.

Je ne suis pas d’un assez grand prix, quoique ta perfidie te rende digne de ce sort, pour que tu périsses dans ta fuite à travers le vaste océan. Tu nourris une haine qui doit coûter bien cher, si, pourvu que tu sois privé de moi, la mort ne te semble rien. Les vents se calmeront bientôt, et sur les ondes devenues tranquilles et unies, Triton sillonnera la mer, emporté par ses coursiers d’azur. Que n’es-tu toi-même mobile comme les vents ! Et tu le seras, si tu ne surpasses en dureté les chênes. Ignorerais-tu donc ce que peuvent les flots en courroux ? Tu te confies à cet élément dont tu as tant de fois éprouvé les perfides caprices ? Que, séduit par l’aspect de la mer, tu lèves l’ancre qui te retient encore, combien de dangers te menacent sur le sein des abîmes ? Avoir violé sa foi et s’en remettre à celle des ondes, est dangereux. Elles punissent les infidèles. Elles vengent surtout l’Amour blessé, parce qu’à sa naissance, la mère de l’Amour sortit nue, dit-on, de celles de Cythère.

Perdue moi-même, j’en crains d’en perdre un autre, et de nuire à qui me nuit. Je crains que les eaux de la mer n’engloutissent mon ennemi naufragé. Vis, je t’en conjure. J’aime mieux te perdre ainsi que d’avoir ta mort à pleurer. Sois plutôt toi-même la cause de mon trépas.

Voyons, imagine-toi (puisse ce présage ne pas s’accomplir !) qu’un tourbillon rapide t’a saisi dans ses flancs. Quelles seront tes pensées ? Soudain se présenteront à toi les parjures d’une bouche mensongère, et Didon forcée de mourir, victime de la perfidie phrygienne. Devant tes yeux l’ombre de ton épouse trompée se dressera triste, sanglante et les cheveux épars. "Tout ce qui m’arrive, diras-tu alors, je l’ai mérité ! Dieux, pardonnez ! " Et la foudre qui tombera, tu la croiras lancée contre toi. Accorde aux rigueurs de la mer et aux tiennes un instant de relâche. Une sûre navigation doit être l’inestimable prix de ce délai.

Et ne m’épargne pas, épargne Iule, ton enfant. C’est assez pour toi de pouvoir t’attribuer ma mort. Mais qu’a fait ton fils Ascagne ? Qu’ont fait tes dieux pénates ? Ces dieux arrachés aux flammes, l’onde les engloutira. Mais non, tu ne les portes pas avec toi. Non, quoique tu t’en vantes à moi, perfide, ni les objets sacrés du culte ni ton père n’ont chargé tes épaules. Tout