Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/518

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tourne, et lui répond après un long soupir : « Je ne suis pas une déesse, et l’encens ne doit pas brûler en l’honneur d’une mortelle : apprends qui je suis : j’aurais eu le don d’une jeunesse éternelle et sans fin, si j’avais voulu céder aux désirs de Phébus. Il m’aimait ; et, dans sa passion, il espérait me séduire par des présents. « Vierge de Cumes, me dit-il un jour, forme un vœu, et ton vœu sera rempli ». Je pris une poignée de poussière, et je souhaitai follement autant d’années de vie, que j’avais de grains de poussière dans la main. J’oubliai de souhaiter aussi des années toujours jeunes ; le dieu me les aurait données : il m’offrait cette jeunesse, toujours renaissante, si je voulais me livrer à lui ; j’ai méprisé les dons de Phébus, et je suis restée vierge. Mais l’âge heureux a fui rapide ; elle est venue, de son pas tremblant, la triste vieillesse, que je dois si longtemps subir. Déjà j’ai vécu sept longs siècles, et, pour épuiser le nombre des grains de sable, il me reste encore trois cents moissons, trois cents vendanges à voir mûrir. Viendra le temps, où cette vie prolongée aura miné mon corps, où mes membres, lentement usés par la vieillesse, seront réduits à un atome insaisissable : alors, qui pourra voir en moi la femme autrefois désirée, et désirée par un dieu ? Phébus, lui aussi peut-être, ne me reconnaîtra plus, ou niera m’avoir aimée, tant je serai différente de moi-même. Invisible à tous, je n’aurai plus que la voix : c’est tout ce que les destins doivent me laisser ».

Ainsi parlait la Sibylle ; et les deux voyageurs continuaient à gravir la route souterraine. Énée sort du royaume des ombres, non loin de Cumes, fondée par une colonie d’Eubéens ; et après avoir sacrifié, suivant les rites, il vient aborder au rivage qui ne portait pas encore le nom de sa nourrice. Là s’était arrêté, après de longs et pénibles voyages, Macarée, un des malheureux compagnons d’Ulysse. Il reconnaît, parmi les Troyens, Achéménide, naguère abandonné au milieu des rochers de l’Etna ; et, tout surpris de le voir encore vivant : « Quel heureux hasard, ou quel dieu t’a conservé ? lui dit-il. Comment un Grec se trouve-t-il sur le vaisseau d’un Troyen ? Quelle terre ce vaisseau va-t-il chercher ? » C’était bien Achéménide auquel il parlait, et non plus cette figure hideuse qui était apparue aux Troyens, sous des vêtements en lambeaux, et rattachés avec des épines. « Que je revoie Polyphème et ses dents dégouttantes de sang humain, dit-il à Macarée, si le toit de ma famille et Ithaque me sont plus chers que ce vaisseau, si j’honore Énée moins qu’un père ! Rien ne pourra m’acquitter jamais envers lui ; si je parle, si je respire, si je vois le ciel et la lumière du jour, c’est à lui (je ne saurais l’oublier) que je le dois ; grâce à lui, je ne suis pas tombé sous la dent du Cyclope ; et mainte-