Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/519

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les métamorphoses

nant, si je meurs, mon corps reposera dans la terre, ou du moins il n’aura pas pour tombeau le ventre de Polyphème. Que devins-je au moment terrible où je me vis abandonné, et vous déjà loin du rivage ! La terreur m’avait ravi l’usage de mes sens : j’étais anéanti ; ma bouche s’ouvrit pour crier, mais l’ennemi était là, je tremblai de me trahir ; les cris insultants d’Ulysse faillirent vous perdre. Je vis le Cyclope arracher le sommet d’une montagne, et jeter au milieu de la mer cette masse effroyable ; je le vis encore, de ses bras gigantesques, lancer, avec la force d’une machine, d’énormes quartiers de rocs. À la vue des rochers, des vagues dont le poids menaçait de vous submerger, je pâlissais d’effroi, comme si j’avais été sur le vaisseau. Dès que la fuite vous a sauvés d’une mort affreuse, le géant va et revient, en rugissant, sur l’Etna ; aveugle, il étend devant lui ses larges mains pour éviter les forêts ; il se heurte contre les rochers ; il tourne vers la mer ses bras souillés de sang, et pousse d’horribles imprécations contre les Grecs. « Oh ! s’écrie-t il, si jamais le hasard ramenait sous ma main Ulysse, ou quelqu’un de ses compagnons sur qui je puisse assouvir toute ma rage, je lui mangerais les entrailles ; je le mettrais en pièces tout vivant, je boirais son sang avec délices ; je ferais crier ses membres broyés sous mes dents. Que je me consolerais facilement de la perte de mon œil ! » J’écoutais les furieuses menaces du Cyclope ; je regardais, glacé d’épouvante, son visage encore rouge de meurtre, ses mains terribles, ses vastes membres, son orbite saignant, sa barbe mêlée de sang humain. J’avais la mort sous mes yeux ; mais c’était la moindre de mes terreurs ; et déjà je me sentais saisi par la main du géant, je sentais mes entrailles dévorées et englouties dans les siennes ; je ne pouvais chasser l’horrible image des jours où je l’avais vu briser contre la terre mes malheureux compagnons, et lui-même, accroupi sur leurs cadavres, comme un lion sur sa proie, dévorer avidement les entrailles, les chairs, les os avec leur moelle et les membres palpitants. Tout mon corps tremblait ; je n’avais plus une goutte de sang dans les veines ; je le voyais encore mâcher ces mets hideux, et revomir les morceaux saignants parmi des flots de vin. Je me figurai victime d’un si affreux destin. Je restai longtemps caché, tremblant au moindre bruit, craignant la mort, et la désirant tout ensemble, trompant la faim avec des glands, des feuilles et de l’herbe ; seul, sans secours, sans espoir, et comme dévoué à la vengeance du Cyclope. Enfin, après de longues souffrances, j’aperçus ce vaisseau ; je courus au rivage, j’implorai du geste un asile, et l’on eut pitié de moi : un Grec fut recueilli sur un