Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/530

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mes. Commande, et tu peux tout commander, il le fera. Pourquoi le fuir ? N’avez-vous pas tous les deux les mêmes goûts ? Les fruits que tu cultives, il en a les prémices, et ils lui sont plus doux, offerts de ta main. Mais ce ne sont plus ni les fruits cueillis à tes arbres, ni les plantes mûries dans tes jardins qu’il désire : il ne veut rien que toi ; aie pitié de son amour ; pense que c’est lui-même qui te supplie par ma bouche. Crains les dieux vengeurs, crains Vénus, qui punit les cœurs insensibles, et l’implacable colère de Némésis. Ne ris pas de ces menaces ; je suis vieille, et mon âge m’a beaucoup appris. Je veux te conter une histoire connue dans toute la Chypre ; elle peut toucher ton âme, et adoucir ta fierté.

Iphis, d’une famille obscure, avait vu Anaxarète, sortie du sang illustre de Teucer ; il l’avait vue, et tous les feux de l’amour le dévoraient. Après de longs combats, la raison impuissante dut céder à la violence de ses désirs ; il vient, en suppliant, au palais d’Anaxarète ; il avoue à la nourrice sa malheureuse passion ; il la conjure, au nom de celle dont elle est fière, de ne pas le rebuter ; il flatte les esclaves ; il implore d’une voix tremblante leur appui ; il confie à des tablettes ses doux aveux ; il suspend à la porte des couronnes de fleurs mouillées de ses larmes ; il se couche sur le marbre glacé du seuil ; il maudit l’obstacle qui le sépare de celle qu’il aime. Mais elle, plus sourde que les flots d’une mer orageuse, plus dure que le fer sorti des forges du Norique, et que la roche vive encore au sein de la carrière, elle le méprise, elle rit de son amour, et elle joint aux refus de fières et dédaigneuses paroles ; elle lui défend même d’espérer. Iphis ne peut supporter longtemps cette affreuse torture, et, devant la porte d’Anaxarète, il lui adresse ces dernières plaintes : « Tu l’emportes, Anaxarète ! Enfin tu ne seras plus importunée de moi : triomphe, pousse des cris d’allégresse, ceins ton front de laurier ; je vais mourir : allons, réjouis-toi, barbare ! Tu seras du moins obligée de faire une fois mon éloge ; une fois j’aurai su te plaire, et trouver un mérite à tes yeux. Mais souviens-toi que mon amour n’aura fini qu’avec ma vie, et que je vais perdre en même temps cette double existence. Ce n’est pas la renommée qui viendra t’annoncer ma mort : moi-même, je serai là, pour t’en convaincre : tu verras mon corps inanimé, et cette vue réjouira tes yeux. Et vous, dieux puissants ! si vous jetez les yeux sur nous, pauvres mortels, souvenez-vous de moi. Ma voix n’a plus la force de prier : que le souvenir d’Iphis vive dans un long avenir ; accordez à sa mémoire ce que vous retranchez à sa vie ». Il dit ; et levant ses yeux mouillés de larmes, ses bras amaigris par la douleur vers la porte, si