Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/547

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les métamorphoses

Cipus est obligé de la reprendre. Pour honorer son dévouement, le sénat lui accorde tout le terrain que peut embrasser, dans un circuit, le sillon tracé par les bœufs, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil ; et sur les portes d’airain de la ville il fait graver deux cornes semblables à celles de Cipus, qui doivent éterniser sa mémoire.

Dites-moi maintenant, Muses, divinités des portes, vous à qui la nuit des temps ne peut rien dérober, dites-moi comment le fils d’Apollon et de Coronis, Esculape, est arrivé dans l’île du Tibre, et comment Rome l’a mis au nombre de ses dieux.

Jadis un horrible fléau avait infecté l’air du Latium ; le sang se corrompait dans les veines, et les hommes se traînaient comme des spectres livides. La mort frappait sans relâche, et se jouait de tous les efforts humains, de toutes les ressources de l’art. On eut recours aux dieux. Des députés se rendent à Delphes, située au centre du monde, pour consulter Apollon : ils le suppliaient d’avoir pitié de Rome, de la secourir dans son malheur, et de la sauver par un oracle. Soudain, le temple, le laurier et le carquois du dieu, tout tremble à la fois ; et les Romains, saisis d’une sainte frayeur, entendent sortir du fond du sanctuaire ces paroles : « Ce que vous venez demander ici, vous pouviez et vous devez le demander dans un lieu plus près de vous. Ce n’est pas Apollon qui doit mettre fin à vos souffrances, mais le fils d’Apollon. Allez sous d’heureux auspices, et faites-le venir dans vos murs ». Dès que le sénat a connu cette réponse, il s’informe du lieu qu’habite le fils d’Apollon, et des ambassadeurs font voile vers Épidaure. À peine leur vaisseau a-t-il touché le rivage, qu’ils se présentent devant le peuple et le sénat des Grecs ; ils les supplient de leur céder le dieu dont la présence peut seule, car tel est l’arrêt du destin, apaiser le fléau qui ravage le Latium. Les avis se partagent : les uns veulent accorder aux Romains le secours qu’ils demandent ; le plus grand nombre s’y refuse, et soutient qu’il ne faut pas affaiblir Épidaure, en livrant le dieu qui le protège. Au milieu de ces incertitudes, le crépuscule vient chasser les derniers rayons du jour, et la nuit enveloppe la terre de ses ombres. Le dieu apparaît en songe aux Romains, tel qu’on le voit dans son temple, un bâton noueux dans la main gauche, et de la droite caressant sa longue barbe : « Ne crains rien, je te suivrai, dit-il à chacun d’eux, avec une voix amie ; mais je changerai de figure. Vois ce serpent roulé autour de mon bâton ; regarde-le bien, pour être sûr de le reconnaître ; je prendrai sa forme, mais je serai plus grand, tel qu’il convient à un dieu de se montrer ». Il dit, et disparaît ; le sommeil s’éloigne avec lui, et le