Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/56

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fer vengeur ! Au moins je puis pleurer. La colère se calme quand on verse des larmes, et elles inondent mon sein comme un torrent. Je n’ai qu’elles sans cesse, et sans cesse j’en répands. Leur source intarissable baigne mes joues décolorées.

C’est le destin de ma race, qui s’étend jusque sur mon existence. Femmes du sang de Tantale, nous sommes une proie offerte aux ravisseurs. Je ne rappellerai pas l’imposture du cygne glissant sur les eaux. Je ne me plaindrai pas que Jupiter se soit caché sous un plumage. Au milieu de l’isthme qui sépare deux vastes mers, Hippodamie fut emportée sur un char étranger. La sœur de Tyndare fut rendue par la ville de Mopsope aux Amycléens, Castor et Pollux[1]. La fille de Tyndare, que l’hôte du mont Ida emmena au-delà des mers, vit les Grecs prendre les armes pour elle. Je m’en souviens à peine. Je m’en souviens cependant. Tout était plein de deuil, plein d’inquiétude et d’alarmes. Mon aïeul pleurait, ainsi que Phébé ma sœur, et les deux frères jumeaux. Léda invoquait les dieux et Jupiter son époux. Moi-même, bien jeune encore, je m’arrachais les cheveux, et m’écriais : "Tu pars sans moi, ma mère, sans moi ! " Son époux était absent. Pour ne point démentir le sang de Pélops, je devins aussitôt la proie de Néoptolème.

Plût aux dieux que le fils de Pélée se fût soustrait aux flèches d’Apollon ! Père, il condamnerait la coupable audace de son fils. Achille n’approuva pas jadis, et il n’approuverait pas aujourd’hui, qu’un époux pleurât, dans le veuvage, l’enlèvement de son épouse. Quel crime attire sur moi la colère céleste ? Quel astre funeste accuserai-je de mes malheurs ? Encore enfant, je me vis sans mère, mon père portait les armes. Tous deux vivaient, et j’étais cependant privée de tous deux. Dans ses jeunes années, ta fille, ô ma mère ! ne te fit pas entendre les mots caressants d’une bouche qui s’essaie à les dire. Je n’ai pas entouré ton cou de mes bras enfantins. Je ne me suis pas, doux fardeau, assise sur tes genoux[2]. Tu n’as pu prendre soin de me parer. Fiancée à un époux, je ne suis pas entrée, conduite par ma mère, dans la nouvelle chambre nuptiale. Lorsque, à ton retour, j’allai à ta rencontre, j’avouerai la vérité, les traits de ma mère m’étaient inconnus. Cependant je devinai, en te voyant la plus belle, que tu étais Hélène. Tu cherchais, toi, qui pouvait être ta fille.

Il ne me reste pour tout bien qu’Oreste mon époux. Lui aussi, s’il ne combat pour lui-même, me sera enlevé. Le ravisseur Pyrrhus me possède, et mon père est de retour victorieux ! Voilà le présent que m’a fait Troie détruite. Cependant, lorsque Titan, dans sa carrière sublime, presse ses coursiers radieux, mon mal me laisse quelque liberté,

  1. Un des premiers rois d’Athènes s’appelait Mopsope ou Mopsus, d’où les Athéniens sont souvent appelés Mopsoü. Castor et Pollux, nés à Amyclée, ville de Laconie, parvinrent à soustraire Hélène à Thésée, qui l’avait emmenée à Athènes.
  2. Ovide a imité avec bonheur le vers d’Euripide, dans Iphigénie en Aulide : Prôté se kalesa patera… 1220.