Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/59

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tenu la corbeille, et craint les menaces d’une maîtresse. Tu ne dédaignes pas, Alcide, de tomber des corbeilles légères ta main victorieuse dans mille travaux ? Tes doigts robustes filent une trame grossière, et tu distribues des tâches égales, au nom d’une beauté qui t’en fait un devoir ! Ah ! tandis que tes doigts inexpérimentés tordaient le fil, combien de fois s’est brisé le fuseau sous tes mains pesantes ! Alors, on le dit, malheureux ! Tout tremblant sous les coups du fouet, tu tombais aux pieds de ta maîtresse.

Tu parlais alors du pompeux appareil qui embellissait la gloire de tes triomphes, tu racontais tes exploits, qu’il te fallait faire, tu disais sans doute que d’énormes serpents avaient enveloppé dans les replis de leur queue ton bras enfantin qui les étouffa, comment le sanglier de Tégée tomba sous les cyprès d’Érymanthe, et fit, sous son poids, gémir au loin la terre. Tu n’omets ni ces têtes exposées dans les palais de la Thrace, ni ces cavales engraissées du carnage des hommes, ni le triple monstre, ni le possesseur des troupeaux ibériens, Géryon, qui, malgré ses trois formes, n’en avait qu’une, ni Cerbère, qui, d’un tronc unique, se partage en autant de chiens, dont les têtes sont entrelacées de couleuvres menaçantes, ni l’hydre, qui de ses blessures fécondantes renaissait en rejetons fertiles, et que ses pertes même enrichissaient, ni cet ennemi qui, pressé par la gorge entre ton flanc gauche et ton bras gauche, y resta ainsi suspendu comme un pesant fardeau[1], ni le bataillon équestre qui, malgré la rapidité de sa course, et sa double forme, se vit chassé des monts de la Thessalie[2]. Peux-tu, décoré de la pourpre de Sidon, redire ces exploits ? Cette parure ne condamne pas ta langue au silence ? La nymphe, fille de Iardanus[3], s’est aussi ornée de tes armes, et les trophées si connus d’un héros, maintenant son prisonnier, sont devenus les siens.

Va maintenant, glorifie-toi. Énumère tes hauts faits. Tu as abdiqué le rôle qui t’appartenait. C’est elle qui fut un homme. Tu es d’autant plus au-dessous d’elle, ô le plus grand des mortels ! qu’il lui était plus glorieux de te vaincre que ceux que tu as vaincus. C’est pour elle que s’agrandit la mesure de tes actions. Renonce à ton bien, ta maîtresse est l’héritière de ta gloire. Ô honte ! la peau arrachée aux côtes d’un lion horrible et son poil hérissé ont couvert un corps délicat. Tu te trompes, tu t’abuses. Cette dépouille n’est pas celle du lion, mais la tienne. Si tu fus le vainqueur du monstre, elle fut le tien. Une femme a porté les armes trempées dans les noirs poisons de Lerne, une femme à peine capable de soutenir le fuseau chargé de laine ! Sa main a touché la massue qui dompta les bêtes féroces, et elle a vu dans une glace l’armure de son époux.

On me l’avait dit toutefois, et je refusais d’en

  1. Hercule étouffa Antée en le tenant ainsi, parce que ce géant, fils de la terre, reprenait de nouvelles forces toutes les fois qu’il la touchait.
  2. Les Centaures, monstres moitié hommes et moitié chevaux.
  3. Omphale.