Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/60

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croire la renommée. Ces bruits, qui trouvaient mon oreille incrédule, sont venus affliger mes sens. Une concubine étrangère est amenée sous mes yeux, et je ne puis plus dissimuler ce que je souffre. Tu ne permets pas qu’on l’éloigne. Captive, elle traverse la ville, et vient s’offrir à mes regards indignés. Et elle ne vient pas les cheveux en désordre, à la manière des captives ni d’un air timide et convenable au malheur. Elle s’avance, étalant fastueusement l’or dont l’éclat se fait voir au loin, parée comme tu l’étais toi-même en Phrygie. Elle montre au peuple un visage superbe, et l’on croirait qu’Hercule est vaincu, Æchalie encore debout et son père plein de vie. Peut-être, quand tu auras chassé l’Étolienne Déjanire, celle femme quittera-telle son nom de concubine pour celui d’épouse. Peut-être un hymen honteux unira-t-il les ignobles corps d’Iole, la fille d’Eurytus, et de l’insensé Alcide. À ce pressentiment, mon esprit s’égare, le frisson parcourt mes membres, et ma main, devenue languissante, tombe sans mouvement sur mes genoux.

Tu m’as aussi aimée avec beaucoup d’autres, mais ce fut sans crime. Deux fois, n’en rougis pas, je fus pour toi une cause de combats. Achéloüs, en pleurant, recueillit ses cornes sur ses rives humides, et plongea son front mutilé dans une eau limoneuse. Nessus, ce demi-homme, trouva la mort dans l’Evénus qui la donne, et son sang de cheval en infecta les eaux. Mais que servent ces souvenirs ? J’écrivais encore lorsque la renommée m’annonça que mon époux périt sous la tunique empoisonnée qu’il a reçue de moi. Hélas ! qu’ai-je fait ? Où la fureur a-t-elle emporté ton amante ? Impie Déjanire, qu’hésites-tu à mourir ? Quoi ! ton époux sera déchiré au milieu de l’Œta, et toi, la cause d’un tel forfait, tu lui survivras ? Que me reste-t-il à faire, pour qu’on me croie l’épouse d’Hercule ? Oui, la mort sera le gage de notre union. Et toi aussi, Méléagre, en moi tu reconnaîtras une sœur. Impie Déjanire, qu’hésites-tu à mourir ? Ô famille maudite ! Agrius[1] est orgueilleusement assis sur le trône, Œneus délaissé traîne sa vieillesse dans l’indigence, Tydée, mon frère, est exilé sur des plages inconnues. L’autre voyait son existence attachée à un fatal tison[2]. Ma mère enfonça un poignard dans son propre sein. Impie Déjanire, qu’hésites-tu à mourir ? Je ne demande qu’une chose, au nom des liens sacrés qui nous unissent, c’est de ne point passer pour avoir attenté à tes jours. Nessus, lorsqu’une de tes flèches frappa son cœur avide, s’écria : "Ce sang a la vertu de ranimer l’amour." Je t’ai envoyé le tissu chargé du venin de Nessus. Impie Déjanire, qu’hésites-tu à mourir ? Adieu, mon vieux père, Gorgé, ma sœur ; adieu ma patrie, et toi,

  1. Cet Agrius avait détrôné Œnéus père de Déjanire.
  2. Méléagre. Voyez le huitième livre des Métamorphoses.