Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/65

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Plût aux dieux, Macarée, que l’heure qui nous enchaîna l’un à l’autre fût venue plus tard que celle de ma mort ! Pourquoi, ô mon frère ! m’as-tu jamais aimée plus qu’un frère ? Pourquoi ai-je été pour toi ce qu’une sœur ne doit pas être ? Moi-même je me suis enflammée, et le dieu que j’avais entendu dépeindre, ce dieu, je ne sais lequel, je l’ai senti dans mon cœur brûlant. Les couleurs avaient fui mon visage ; la maigreur avait alangui mes membres ; ma bouche ne consentait qu’avec peine à prendre quelques aliments ; mon sommeil était pénible ; la nuit me paraissait une année ; je gémissais sans éprouver aucune douleur. Je ne pouvais me rendre compte de ce qui se passait ainsi en moi ; je ne savais pas ce que c’était que l’amour ; mais j’aimais.

Ma nourrice, instruite par l’âge, fut la première qui pressentit le mal ; la première elle me dit : "Fille d’Éole, tu aimes." Je rougis ; la pudeur me fit baisser les yeux sur mon sein : ce langage muet était un aveu suffisant. Déjà s’arrondissaient mes flancs coupables ; ce poids furtif chargeait mes membres malades. Quels herbages, quels médicaments ma nourrice ne m’apporta-t-elle pas ? Combien m’en fit prendre sa main audacieuse, pour détacher entièrement de mes entrailles - et nous ne t’avons caché que cela - le fardeau qui y croissait ! Ah ! trop plein de vie, l’enfant résista aux efforts de l’art, et fut protégé contre son ennemi secret. Déjà neuf fois s’était levée la sœur charmante de Phébus, et la dixième Lune conduisait ses coursiers lumineux. J’ignorais la cause des douleurs soudaines que j’éprouvais ; j’étais sans expérience pour l’enfantement ; j’étais comme un soldat novice. Je ne pus retenir mes cris : "Pourquoi, dit-elle, trahir ton crime ? " Et ma vieille complice, en me fermant la bouche, étouffa mes clameurs. Que faire, malheureuse ! La douleur m’arrache des gémissements ; mais la peur, ma nourrice, la honte, les compriment à la fois. Je tes retiens ainsi que les paroles qui m’échappent, et je suis forcée de dévorer mes larmes. La mort était devant mes yeux ; Lucine me refusait son assistance ; la mort, si je fusse morte, était aussi un grand crime. Alors te précipitant sur moi, arrachant ta tunique et ta chevelure, tu réchauffes ma poitrine en la pressant contre la tienne, et tu me dis : "Vis, ma sœur, ô ma sœur bien aimée ! Vis, et ne perds pas deux êtres avec le corps d’un seul. Que l’espoir te donne des forces ; car le mariage doit t’unir à ton frère : celui par qui tu es mère sera ton époux." J’étais morte, crois-moi ; toutefois ces mots me firent revivre, et je me vis délivrée du crime et du fardeau que recelaient mes flancs.

Pourquoi t’en réjouir ? Éole siège au milieu