Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/76

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lui reste de tous les frères que naguère elle avait : la foule des autres a péri par le crime de leurs épouses[1]. On me tient enfermée dans une prison, et chargée de chaînes pesantes. La cause de ces tortures, c’est ma vertu. Parce que ma main a craint de plonger un glaive dans une poitrine, je suis coupable ; on me louerait, si j’avais osé ce forfait. Mieux vaut être coupable, que d’avoir, à ce prix, plu à mon père. Je ne puis rougir d’avoir les mains pures d’un meurtre. Que mon père me brûle des feux que je n’ai point voulu profaner, qu’il agite contre mon visage les torches qui servirent aux cérémonies nuptiales ou qu’il m’égorge avec l’inutile glaive qu’il me livra, afin que la mort que n’a point reçue mon époux, moi épouse, je la reçoive ; il n’obtiendra cependant point que ma bouche mourante dise : "Je me repens". Tu ne peux pas, toi, regretter d’avoir été vertueuse. Que Danaüs et d’inhumaines sœurs éprouvent le remords de leur forfait ; c’est la suite, la conséquence inévitable des actions criminelles.

Mon cœur reste épouvanté au souvenir de cette nuit marquée de sang, et un tremblement soudain vient arrêter ma main. Celle que tu croirais capable d’avoir consommé le meurtre de son mari craint de retracer un meurtre qu’elle n’a point commis. Je l’entreprendrai pourtant. Le crépuscule venait de poindre sur la terre : c’étaient les derniers instants de la nuit et les premiers du jour. On nous conduit, petites-filles d’Inachus, sous le toit du puissant Pélage, et le beau-père reçoit dans son palais ses brus armées. De toutes parts étincellent des flambeaux enrichis d’or ; on jette un sacrilège encens sur les brasiers, qui l’exhalent à regret. La foule crie : "Hyménée ! Hyménée ! " L’Hymen fuit ces invocations ; l’épouse même de Jupiter a quitté sa ville[2]. Alors, ivres et chancelants, les époux accourent ensemble à la voix de leurs compagnons ; les fleurs du matin couronnent leurs cheveux parfumés ; on les conduit pleins de joie dans leurs chambres nuptiales, dans ces chambres leurs tombeaux ; et leurs membres foulent bientôt des couches funéraires. Chargés de mets et de vin, ils étaient déjà plongés dans le sommeil ; un calme profond régnait dans la tranquille Argos. Il me semblait entendre autour de moi les voix plaintives des mourants, et je les entendais en effet ; mes appréhensions étaient réelles. Mon sang se retire, et la chaleur abandonne mon esprit et mon corps ; je reste immobile et glacée sur ma couche nuptiale. Comme un léger zéphyr balance les frêles épis, comme un vent frais agite la tête des peupliers, ainsi, et plus encore, je tremblais moi-même. Toi, tu sommeillais ; les vins que je t’avais donnés étaient soporifiques.

Les ordres affreux d’un père ont banni la crainte ; je me lève et je prends mon arme d’une main tremblante. Je ne le cacherai pas : trois fois ma main leva le glaive homicide, trois fois elle retomba

  1. Voyez HORACE ( lib. III, od. II) :

    Impiae sponsos potuere duro
    Perdere ferro !
    Una de multis, face nuptiali
    Digne, perjurum fuit in parentem
    Splendide mendax, et in omne virgo
    Nobilis aevum……

  2. Les noces des Danaïdes furent, dit la fable, célébrées à Argos, ville où était née Junon.