Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/75

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interdisent la mer aux vaisseaux ; et vous vous disposez à braver les ondes. Qui voudrait, lorsque le vent s’y oppose, retourner dans sa patrie ? Et vous, malgré les menaces de la mer, vous faites voile loin de la vôtre. Neptune ne vous ouvre pas une route vers la ville qu’il a bâtie. Où allez-vous ? Regagnez chacun vos demeures. Grecs, où allez-vous ? Entendez les vents qui refusent de vous servir : ce n’est pas un nasard soudain, c’est une divinité qui cause ce retard. Que redemande-t-on, une infâme adultère, dans cette guerre terrible ? Tandis qu’il en est temps encore, vaisseaux d’Inachus[1], que les voiles vous ramènent ! Mais pourquoi les rappeler ? Loin le présage de ma bouche qui les rappelle ! Qu’une brise favorable caresse les flots apaisés !

J’envie le sort des Troyennes, qui pourront assister, en pleurant, aux funérailles des leurs, et voir l’ennemi près d’elles. La nouvelle fiancée placera de ses propres mains le casque sur la tête de son vaillant époux, et lui donnera des armes homicides ; elle lui donnera des armes, et, en les donnant, lui prendra des baisers (soins qui seront bien doux pour tous deux) ; elle accompagnera le guerrier, lui prescrira de revenir, et lui dira : "Fais en sorte de rapporter ces armes à Jupiter." Celui-ci, emportant les recommandations récentes de sa maîtresse, ne combattra qu’avec prudence, et tournera sa vue vers ses foyers.À son retour, elle lui ôtera son bouclier, lui enlèvera son casque, et recevra sur son sein sa poitrine fatiguée. Nous vivons, nous, dans l’incertitude ; nous, l’anxiété, la crainte nous force à regarder comme réel tout ce qui est possible.

Toutefois, tant que tu combattras, que tu porteras les armes dans une autre partie du monde, une image en cire, que je possède, me retracera ton visage[2]. C’est à elle que j’adresse les mots tendres, les discours qui te sont destinés ; c’est elle qui reçoit mes embrassements. Crois-moi, cette image est plus que ce qu’elle paraît : prête à la cire la parole, ce sera Protésilas. Je la considère, je la presse contre mon sein, comme mon époux véritable ; et, comme si elle pouvait répondre à mes paroles, je me plains à elle. Je le jure par ton retour et par toi-même, qui es ma divinité, par les doubles flambeaux de l’Amour et de l’Hymen, par cette tête que je voudrais voir blanchir, que je voudrais que tu rapportasses ; j’irai, comme ta compagne, partout où tu m’appelleras, soit qu’il t’arrive ce qu’hélas ! je redoute, soit que tu survives à la guerre. Une dernière et courte prière terminera ma lettre : si tu es jaloux du soin de ma personne, sois-le du soin de la tienne.


HYPERMNESTRE À LYNCÉE

Hypermnestre envoie cette lettre au seul qui

  1. Le Péloponnèse s’appelait aussi Inachia, du nom du fleuve Inachus, ou d’un ancien roi de la contrée.
  2. Valère-Maxime (lib. V, cap. 8, e 3. ), nous apprend quelque chose sur la coutume des peuples anciens, d’avoir de ces sortes d’images : Effigies majorum cum titulis suis idcirco in prima aedium parte ponere solebant, ut eorum virtutes posteri. non solum legerent, sed etiam imitarentur.