Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/78

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sa bouche pousse un mugissement plaintif ; elle est épouvantée de sa forme, épouvantée de sa voix. Pourquoi cette fureur, malheureuse ? Pourquoi te contempler dans l’onde ? Pourquoi compter les pieds destinés à soutenir tes nouveaux membres ? Toi, l’amante du grand Jupiter ; toi, redoutable à sa sœur, tu soulages avec du gazon et des feuilles ta faim devenue insatiable ; tu bois à une source, tu considères avec stupeur ta figure ; et tu crains qu’elles ne te blessent, ces armes que tu portes. Toi naguère assez riche pour paraître digne même de Jupiter, tu reposes nue sur la terre nue. Tu cours à travers les mers, à travers les terres, et les fleuves tes parents ; la mer, les fleuves, la terre te livrent un passage. Qui te fait fuir ainsi ? Pourquoi, Io, errer sur la vaste étendue des mers ? Tu ne pourras te dérober à ta propre vue. Fille d’Inachus, où cours-tu ? Tu ne fais, en te fuyant, que te suivre ; tu es le guide qui t’accompagne, tu es la compagne qui te guide. Le Nil, qui, par sept embouchures, va se jeter dans la mer, rend à la génisse furieuse le visage qui l’a fait aimer.

Pourquoi rappeler le passé, que m’a raconté la vieillesse caduque ? Ma seule vie peut me fournir des sujets de plaintes. Mon père et mon oncle se font la guerre ; nous sommes chassés de notre patrie, de notre palais ; on nous repousse jusqu’aux limites du monde. L’usurpateur féroce[1] est seul maître du trône et du sceptre ; et nous, troupe indigente, nous errons avec un vieillard indigent[2]. D’un peuple de frères, tu es le moindre reste ; je pleure et ceux à qui fut donnée la mort, et celles qui la donnèrent : car autant j’ai perdu de frères, autant aussi j’ai perdu de sœurs ; que les uns et les autres acceptent mes larmes. Moi, maintenant, parce que tu vis, on me réserve pour les tortures du supplice : coupable, que me ferait-on, puisque, digne d’éloges, on m’accuse ! La centième de cette foule de parents, moi, infortunée, me faudra-t-il bientôt mourir, ne laissant qu’un frère ?

Mais toi, Lyncée, si tu rends à ta sœur un peu de l’attachement qu’elle te porte, si tu es digne du don que je t’ai fait, viens ou me secourir ou me donner la mort, et place mon corps privé de vie sur un bûcher furtif ; ensevelis ensuite mes os baignés de tes larmes fidèles, et que cette courte inscription soit gravée sur ma tombe : "Exilée, et ce fut là l’indigne prix de sa vertu, Hypermnestre subit elle même la mort dont elle préserva son frère."

Je voudrais en écrire davantage ; mais le poids de ma chaîne a fatigué ma main, et la crainte m’enlève mes forces.


SAPHO À PHAON

Tes yeux, à la vue de cette lettre, écrite par

  1. Ovide veut désigner ici Égyptus, qui s’était emparé du trône, après en avoir chassé son frère Danaüs.
  2. Danaüs.