Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/79

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une main dévouée, ont-ils aussitôt reconnu la mienne ; ou bien, si tu n’avais pas lu le nom de Sapho, qui l’a tracée, ne pourrais-tu savoir d’où part un écrit de si peu d’étendue ? Peut-être aussi te demanderas-tu pourquoi j’ai choisi des vers d’une mesure inégale[1], quand je suis plus propre aux accents de la lyre. Il me faut pleurer sur mon amour ; l’élégie est un chant plaintif ; aucun luth ne convient à mes larmes. Je brûle comme le champ fertile dans lequel le souffle de l’indomptable Eurus entretient l’incendie d’une moisson embrasée. Phaon habite les campagnes lointaines où l’Etna pèse sur Tiphée[2] ; eh bien ! je brûle de feux non moins ardents que ceux de l’Etna. Il ne me vient pas de vers que je puisse marier aux savants accords de ma lyre[3] ; les vers sont l’œuvre d’un esprit libre. Ni les femmes de Pyrrha, ni celles de Méthymne[4], ni toutes les beautés de Lesbos ne peuvent me plaire : Anactorie est à mes yeux sans charmes, la blanche Cydno sans charmes aussi ; Atthis ne me paraît plus belle comme auparavant ; ainsi de cent autres objets d’un amour criminel. Ingrat, ce qu’ont désiré tant de femmes, tu le possèdes seul.

Ta beauté, ton âge, sont faits pour les plaisirs de l’amour. Ô beauté perfide pour mes yeux ! Prends la lyre et le carquois, et tu deviens aussitôt Apollon ; que des cornes s’élèvent sur ta tête, et tu es Bacchus[5]. Phébus aima Daphné ; Bacchus, la fille de Gnosse[6] ; ni l’une ni l’autre, cependant, ne savaient tirer des sons de la lyre ; mais moi, les Muses m’inspirent les chants les plus suaves ; déjà mon nom est fameux dans le monde entier ; et Alcée, qui, né dans ma patrie, chante comme moi sur la lyre, n’a pas plus de gloire, quoiqu’il prenne un ton plus sublime[7]. Si la nature rigoureuse m’a refusé la beauté, je répare ce tort par mon génie ; ma taille est petite, mais j’ai un nom qui peut remplir toute la terre : je porte en moi-même ce qui doit en étendre la renommée. Si je ne suis pas blanche, Andromède, fille de Céphée, sut plaire à Persée, quoique le ciel ardent de sa patrie eût bruni son visage. Souvent aussi de blanches colombes s’unissent à d’autres dont le plumage diffère du leur, et la noire tourterelle est aimée d’un oiseau vert. Si, à moins de paraître digne de toi par sa beauté, nulle femme ne peut devenir la tienne, nulle ne le deviendra.

Cependant, lorsque tu lisais mes vers, je te semblais belle aussi ; tu jurais qu’il ne convenait qu’à moi de toujours parler. Je chantais ; et, il m’en souvient (les amants se souviennent de tout), tu aimais, pendant mes chants, à me ravir, à me donner des baisers. Tu les vantais aussi ; je te plaisais en tout, mais principalement dans l’œuvre de l’amour. Alors, tu trouvais un charme plus qu’ordinaire dans mes jeux lascifs, dans la rapidité de mes mouvements, dans l’agaçant badinage de mes propos, et, lorsque

  1. Les Héroïdes d’Ovide sont composées alternativement d’hexamètres (vers de 12 syllabes) et de pentamètres (vers de 10 syllabes) ou de distiques. Cette mesure était propre aux élégies, et n’était point employée dans les odes ou les poèmes lyriques.
  2. Phaon, pour se soustraire à la passion de Sapho, avait fui en Sicile, où elle le suivit sans succès.
  3. II ne reste des poésies de Sapho que deux odes, conservées par Denys d’Halicarnasse et Longin. Mais elle avait composé un grand nombre de pièces lyriques, des élégies, des hymnes, etc.
  4. Pyrrha et Méthymne étaient des villes dans l’île de Lesbos.
  5. On représentait Bacchus avec des cornes pour désigner sa force, ou par allusion à l’habitude qu’il avait de porter une peau de bouc dans ses voyages.
  6. Ariane de Gnos, ville de Crète, où régnait Minos, son père.
  7. Alcée, poète lyrique célèbre, était de Mytilène, ville de l’île de Lesbos. Le jugement qu’en porte Ovide est conforme à celui d’Horace. Il ne reste plus d’Alcée que des fragments recueillis par Athénée.