Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/80

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nous avions tous deux épuisé la volupté, dans la molle langueur d’un corps fatigué.

Les Siciliennes t’offrent maintenant de nouvelles conquêtes. Qu’ai-je à faire à Lesbos, te dis-tu ? je veux rester Sicilien. Renvoyez un infidèle de votre territoire, ô femmes, ô filles de Nisée[1]. Ne vous laissez pas tromper par les doux mensonges de sa bouche. Ce qu’il vous dit, il me l’avait dit auparavant. Et toi, déesse de l’Éryx[2], qui fréquentes les monts Sicaniens, protège, car je te suis vouée, protège celle qui t’a chantée.

La fortune, qui a commencé à peser sur moi, continue-t-elle à m’accabler, et poursuit-elle, pour ne plus l’interrompre, le cours de ses rigueurs ? Le jour de ma naissance n’était revenu que six fois, lorsque les ossements de ma mère, recueillis avant le temps, furent imbibés de mes larmes. Déjà pauvre, mon frère, cédant aux charmes d’une esclave, brûla pour elle, et ne retira de cet amour que la ruine jointe au déshonneur ; réduit à l’indigence, il parcourt, à l’aide de sa rame agile, les plaines azurées de la mer[3], et ses richesses perdues dans la honte, il cherche dans la honte à les reconquérir ; moi-même il me hait, parce que mon amitié lui donna de nombreux et sages conseils : voilà ce que ma franchise, voilà ce que de tendres paroles m’ont valu. Et, comme si quelque chose manquait aux maux sans fin qui m’assiègent, une fille, enfant encore, met le comble à mes chagrins[4]. Enfin tu viens t’ajouter toi même à tous mes sujets de plainte. Ce n’est pas un vent propice qui fait voguer ma barque.

Mes cheveux flottent maintenant épars et sans ordre sur mon cou ; la pierre brillante ne presse plus mes doigts : un vêtement grossier me couvre ; il n’y a pas d’or dans mes cheveux ; les parfums de l’Arabie ne sont plus répandus en rosée sur ma chevelure. Pour qui me parerais-je, infortunée que je suis ? À qui m’étudierais-je à plaire ? Il est absent, celui qui, seul, me faisait aimer la parure. Mon cœur est tendre, il est vulnérable aux traits légers de l’amour ; et toujours il est une cause pour que j’aime toujours. Soit que les trois Sœurs m’aient, à ma naissance, imposé cette loi, tels sont les jours qu’elles me filent, dans leur rigueur : soit que le sujet de mes vers, et les arts qui m’asservissent, me donnent les mœurs qu’ils peignent, Thalie dispose mon esprit aux tendres impressions[5].

Faut-il s’étonner qu’un âge où paraît le premier duvet, et que des années où l’homme peut aimer, aient eu un charme qui m’a ravie ? Je craignais, Aurore, que tu ne l’enlevasses au lieu de Céphale, et tu l’aurais fait ; mais ta première conquête[6] te captive. S’il était vu de Phébé, qui voit tout, Phaon serait contraint par elle à un sommeil éternel[7]. Vénus l’aurait emporté dans le ciel sur son char d’ivoire ; mais elle voit qu’il pourrait plaire aussi à Mars,

  1. Nisée était le nom d’une ville de l’Attique.
  2. Vénus était ainsi appelée du mont Éryx, sur le sommet duquel elle avait un temple qui passait pour le plus beau de tous ceux qui lui furent élevés en Sicile.
  3. Charaxus, frère de Sapho, avait racheté une esclave nommée Rhodopis, qui était au service de Xanthus avec le fameux Esope. Charaxus, après la perte de sa fortune, exerça la piraterie.
  4. Sapho eut d’un certain Cercola, d’Andros, une fille nommée Cléis, du nom de son aïeule maternelle.
  5. On ne sait pourquoi Sapho, qui n’a point fait de comédies, choisit Thalie pour sa muse.
  6. Ovide veut désigner ici Céphale.
  7. Allusion au sommeil d’Endymion.