Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/87

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doive à ses attraits un nom égal au tien. M’en croiras-tu ? Oui, ta gloire est au-dessous de la réalité ; la renommée est presque calomnieuse sur ta beauté. Je trouve ici plus qu’elle n’avait promis, et ta gloire est vaincue par son objet même.

Aussi fut-elle légitime la flamme de Thésée, qui connaissait tous tes charmes, tu parus à ce héros une conquête digne de lui, lorsque, selon la coutume de ta nation, tu t’exerças nue au jeu de la brillante palestre, et que, femme, tu te mêlas aux hommes nus comme toi. Il t’enleva, et je l’en applaudis ; je m’étonne qu’il t’ait jamais rendue : un larcin aussi précieux, il devait le garder toujours. On eût retranché cette tête de mon cou sanglant, avant de t’enlever à ma couche[1]. Que mes mains consentent jamais à te quitter ! Que je souffre qu’on t’arrache de mon sein, moi vivant ! S’il eût fallu te rendre, j’eusse du moins auparavant conquis sur toi quelque droit ; Vénus ne m’eût pas vu rester entièrement oisif ; je t’eusse ravi ou ta virginité ou ce que l’on pouvait te ravir sans y porter atteinte.

Livre-toi seulement, et tu apprendras quelle est la constance de Pâris. La flamme seule du bûcher verra finir ma flamme. Je t’ai préférée aux royaumes que m’a promis naguère la sœur et l’épouse puissante de Jupiter ; afin de pouvoir enlacer mes bras à ton cou, j’ai dédaigné le don de la valeur, que me taisait Pallas[2]. Je n’en ai point de regret, et je ne croirai jamais avoir fait un choix insensé. Mon âme, ferme dans ses vœux, y persiste encore. Seulement ne permets pas que mon espérance soit vaine, je t’en conjure, ô digne objet de tant de soins et de poursuites. L’hymen que je désire ne fera pas dégénérer ta noble famille, et tu ne rougiras pas, crois-moi, en devenant mon épouse. Tu trouveras dans ma race, si tu la veux connaître, une Pléiade[3] et Jupiter, sans parler de mes ancêtres intermédiaires[4]. Mon père tient le sceptre de l’Asie, région fortunée que nulle autre n’égale, et dont on peut à peine parcourir l’étendue immense. Tu verras d’innombrables cités et des palais dorés, et des temples qui te paraîtront dignes de leurs dieux. Tu verras Ilion et ses remparts que flanquent de superbes tours, et qu’éleva la lyre harmonieuse de Phébus. Te parlerai-je de la foule et du nombre des habitants qu’on y voit ? À peine cette terre peut-elle porter le peuple qui l’habite. Les femmes troyennes accourront à ta rencontre en troupes épaisses : notre palais ne pourra contenir les filles de la Phrygie. Oh ! que de fois tu diras : "Combien notre Achaïe est pauvre[5] ! " Une seule maison, une seule, possèdera les richesses d’une ville.

Ce n’est pas que j’aie le droit de mépriser votre Sparte : la terre où tu es née est heureuse

  1. Ovide a évidemment imité ce vers de Properce :

    Nam citius paterer caput hoc, discedere collo. (II, VI, 7.)

  2. Après ce vers :

    Contemta est virtus Pallade dante mihi,
    quelques éditions portaient ce distique :
    Quum Venus et Juno, Pallasque in vallibus Idae
    Corpora judicio supposuere meo,

    que l’on a encore bien diversement torturé ; mais les bonnes éditions ne le donnent pas. Ovide, y dit-on, après avoir mis dans la bouche de Pâris, à l’occasion de ce jugement, des paroles emphatiques, ne peut le rappeler ensuite comme un simple fait ignoré ou déjà oublié.

  3. Électre, mère de Dardanus par Jupiter, était une des sept Pléiades.
  4. Les ancêtres de Pâris entre Jupiter et lui étaient : Erichtonius, Tros, Ilus, Assaracus, Capys, etc.
  5. L’Achaïe est prise ici pour le Péloponnèse.