Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/88

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à mes yeux. Mais Sparte est parcimonieuse ; tu es digne, toi, d’être richement vêtue : cette terre ne convient pas à une telle beauté. Il faut faire servir à tes charmes et les plus magnifiques parures renouvelées sans fin, et ce que le luxe peut inventer de raffinements. Quand tu vois l’opulence qu’étalent les hommes de notre nation, quelle crois-tu que doive être celle des femmes dardaniennes ? Seulement, montre-toi facile à mes vœux : fille des campagnes de Thérapné[1], ne dédaigne pas un époux phrygien. Il était phrygien et issu de notre sang, celui qui, maintenant mêlé aux dieux, leur verse le nectar dont ils s’abreuvent. Il était Phrygien l’époux de l’Aurore ; elle l’enleva cependant, la déesse qui marque à la nuit le terme de sa carrière. Il était Phrygien aussi cet Anchise, auprès duquel la mère des légers Amours aimait à se reposer sur le sommet de l’Ida.

Je ne pense pas non plus que Ménélas, si tu compares nos traits et notre âge, puisse, à ton jugement, m’être préféré. Je ne te donnerai certes pas un beau-père qui fasse fuir le brillant flambeau du Soleil, qui en contraigne les coursiers effrayés à se détourner d’un festin[2] ; Priam n’a pas un père ensanglanté du meurtre de son beau-père[3], et qui ait marqué d’un crime les ondes de Myrtos[4]. Notre aïeul ne poursuit pas des fruits dans celles du Styx, et ne cherche pas de l’eau dans le sein même des eaux[5]. Qu’importe cependant si leur descendant te possède, si dans cette famille Jupiter est forcé de porter le nom de beau-père[6] ?

Ô crime ! Cet indigne époux te presse des nuits entières dans ses bras, et jouit de tes faveurs. Moi, hélas ! je ne puis t’apercevoir que quand la table vient d’être enfin dressée ; et encore combien ce moment m’apporte-t-il d’angoisses ! Puissent mes ennemis assister à des repas tels que ceux que je subis souvent, lorsque le vin est servi ! Je maudis cette hospitalité, lorsque, sous mes yeux, il passe autour de ton cou ses bras grossiers. La jalousie me déchire, faut-il tout dire enfin, lorsque, couvrant ton corps, il le réchauffe sous son vêtement. Quand vous vous donniez, en ma présence, de tendres baisers, je prenais ma coupe, et la plaçais devant mes yeux. Je les baisse, lorsqu’il te tient étroitement serrée ; et les aliments s’accumulent lentement dans ma bouche qui les refuse[7]. Souvent j’ai poussé des soupirs, et j’ai remarqué qu’à ces soupirs tu ne retenais pas un rire folâtre. Souvent j’ai voulu éteindre dans le vin mon ardeur ; mais elle ne faisait que s’accroître, et mon ivresse était du feu dans du feu. Pour n’être pas témoin de maintes caresses, je détourne et baisse la tête ; mais tu rappelles aussitôt mes regards. Que faire ? je l’ignore ; ce spectacle est pour moi un tourment ; mais un tourment plus grand encore serait d’être banni de ta présence. Autant que me le permettent

  1. Ovide appelle ainsi Hélène, de Thérapné, ville de Laconie, voisine de Sparte, et située sur la rive gauche de l’Eurotas.
  2. Le poète fait allusion à Atrée, père de Ménélas, et par conséquent beau-père d’Hélène. Ayant servi, dans un festin, à Thyeste son frère, les membres de son propre fils, le Soleil, dit la fable, recula d’horreur.
  3. Il s’agit de Pélops, l’un des poursuivants d’Hippodamie. Pour se soustraire à la peine qui lui était réservée s’il ne parvenait pas à conquérir sur ses rivaux la main de cette princesse, à la course des chars, il obtint de Myrtile, cocher d’Enomaüs, qu’il ferait verser son maître, de manière à ce que celui-ci pérît dans sa chute.
  4. Le second crime qui est ici reproché à Pélops est d’avoir précipité ce Myrtile à la mer, pour se libérer des promesses qu’il lui avait faites, et ne pas laisser vivre un complice qui eût pu le trahir.
  5. On connaît le supplice de Tantale, condamné à la faim et à la soif au milieu des fruits et des eaux.
  6. Hélène et sa sœur Clytemnestre, quoique filles de l’épouse de Tyndare, avaient réellement eu pour père Jupiter.
  7. Juvénal a dit aussi :

    … interque molares
    Difficili crescenle cibo. (Sat. XIII, 212)
    Senec., ép. LXXXII ;… non in ore crevit cibus.