Page:Ozanam - Œuvres complètes, 3e éd, tome 10.djvu/58

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sations presque toujours instructives, souvent amusantes avec mon respectable hôte[1], une leçon de droit et un ou deux cours de littérature par jour, enfin la compagnie presque habituelle d’Henri, en voilà certes plus qu’il n’en faut pour faire une vie d’étudiant assez douce, assez heureuse : Eh bien, me crois-tu heureux ? Oh non, je ne le suis pas ! car il s’est fait chez moi une solitude immense, un grand malaise. Séparé de ceux que j’aimais, je sens chez moi je ne sais quoi d’enfantin qui a besoin de vivre au foyer domestique, à l’ombre du père et de la mère, quelque chose d’une indicible délicatesse qui se flétrit à l’air de la capitale. Et Paris me déplaît, parce qu’il n’y a point de vie, point de foi, point d’amour, c’est comme un vaste cadavre auquel je me suis attaché tout jeune et tout vivant, et dont la froideur me glace et dont la corruption me tue. C’est vraiment au milieu de ce désert moral que l’on comprend bien et que l’on répète avec amour ces cris du Prophète :

Habitavi cum habitantibus Cedar, multum incola fuit anima mea !
Si oblitus fuero tui, Jerusalem, adhæreat lingua mea faucibus meis !

Ces accents de poésie éternelle retentissent souvent dans mon âme, et pour moi cette ville sans bornes où je me trouve perdu, c’est Cédar, c’est Babylone, c’est le lieu d’exil et de pèlerinage, et

  1. M. Ampère.