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Donne à cette effigie le regard éperdu d’un grand amour trompé, artisan des déceptions amères !

Éros, roi des formes aimées, au milieu de l’oubli d’un siècle inconscient, tu renais sous ma main et ta gloire à nouveau par mon art apparaît.

Aux Érotides, les Thespiens t’ont-ils voué plus bel icône ? Je t’ai ressuscité, Éros, pour te braver et te vaincre. Vois en moi Anteros, le hiérophante-maître.

La forme splendide où tu revis n’est que le signe de ma volonté : sous ces traits d’argile, j’enchaîne tes prestiges et tes charmes, et la cause seconde qui fait ta force. J’ai brisé la ligne verte dès longtemps et je la brise aujourd’hui pour cette vierge : aussi t’ai-je donné le double charme Asmodéen. Règne sur les multitudes, Éros ; elles sont viles et dignes d’un tel roi ; mais souviens-toi de docilement servir ceux qui marchent sur l’aspic et le basilic et qui foulent le lion et le dragon ».



LE BOUDOIR DES PLATANES



Un nègre m’introduisit.

Je m’attendais à un spectacle, ce fut une sensation. Avant de rien voir, je me sentis enveloppé d’une caresse d’atmosphère où des tiédeurs odorantes vaporisaient une spirituelle volupté ; et troublé de cette émotion de l’église vide où flottent encore les vapeurs d’encens et les vibrations d’orgue d’un Salut.

Réalisation optique de cette impression, hallucinante comme tous les apports du hiératisme au prestige sentimental, le retable de cette chapelle féminine apparut.

Seul, sur un mur tendu de velours nacarat broché d’or, un portrait avivait le vaste boudoir, d’une présence fluidique.

On s’étonne parfois d’avoir méjugé quelqu’un entr’aperçu dans une foule, qui, rencontré à nouveau et mieux regardé vous retient et captive. Dans la cohue des cadres de 1883, ce Cabanel m’avait séduit ; mais me roidissant contre sa grâce et poursuivant sur le peintre à la mode le goût imbécile des gens du monde, j’avais, pour obéir à des commandements de doctrine esthétique, appliqué injustement l’in odium auctoris à cette œuvre, un chef-d’œuvre, l’unique de M. Cabanel ; qui a su rendre une adorable femme, là où un pourctraicteur d’âmes, comme le Vinci, eût découvert une sœur de la Joconde.

Et d’abord, rencontre heureuse, le costume ne date contemporainement, ni archaïse pour atteindre au style.

Un corsage noir dénudant les plus belles, les plus tomban-