Page:Péladan - La Décadence latine, AC, vol. 69.djvu/4

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Insuffle à cette argile et l’extase amollie du plaisir qui s’avance et les spasmes vibrants.

C’est toi qui règnes et resplendis quand, sous l’or d’Hélios, la strideuse cigale chante les pâmoisons de la terre enflammée, quand l’argent de Phœbée poudroie dans la nuit bleue ; autant de cubicules, autant d’autels, Éros ! autant de sacrifices en ton nom, puissant Dieu !

Comme des lutteurs acharnés, l’un à l’autre liés, les amants ne sont plus qu’un seul corps ; ils balbutient des mots perdus dans les baisers ; en leurs fauves ardeurs ils crient et mordent. Zeus alors peut lancer ses foudres redoutables, Poséidon soulever les vagues monstrueuses et celles-ci vomir des dragons effroyables, sans troubler seulement ces mortels enivrés. Le battement de leurs artères et la pulsation de leur cœur les fait semblables aux Dieux, extasiés et solitaires, sans pensée et sans peur.

Éros, roi des cœurs battants, titilleur des seins turgescents, entremetteur de la nature entière, proxénète par qui tout rut est exaucé !

Insuffle à cette argile et l’extase amollie du plaisir qui s’avance et les spasmes vibrants.


III


Éros, roi des cœurs mourants, déceveur des âmes candides, qui souffles l’inconstance au cœur, la lassitude au corps !

Donne à cette effigie le regard éperdu d’un grand amour trompé, artisan des déceptions amères !

Lamentables et obstinées, les chercheuses d’amour ne te maudissent pas ; les seins pendants, les lèvres lasses et le corps tout meurtri aux combats du plaisir, elles mendient encore un même amant trompeur.

D’autres à l’abandon ne se résignent pas, et de la même main qui versait la caresse, broient la ciguë ; impuissantes à garder leur amant, elles le donnent à la Mort !

Plus avides, les mâles fourragent les baisers sur les lèvres qui passent, et, presque sans choisir, errent de femme en femme, sans jamais assouvir leur turpide désir. Là-bas, à l’écart, le rocher de Leucade atteste, ô dieu de la vie, que tu fiances à la mort ; l’humanité te fait, Éros, un effrayant cortège : les râles du trépas, les râles du plaisir, affreusement se mêlent ; ces cris confus sont-ils de haine ou de bénédiction, ces passionnés, tes serfs, sont-ils sages ou fous ? Charmes-tu la vie ou bien si tu la troubles ?

Éros, roi des cœurs mourants, déceveur des âmes candides, qui souffles l’inconstance au cœur, la lassitude au corps !