Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/143

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pâleur, cette maigreur, cette fleur de l’âge fanée avant le temps, ces yeux appesantis et éternellement baignés de larmes, cet esprit agité, ce repos troublé dans le sommeil, ces gémissements plaintifs en dormant, cette voix faible et altérée par le chagrin, ces paroles entrecoupées et inarticulées, et tout ce que l’on peut imaginer de plus confus et de plus lamentable. Sont-ce là les signes de la santé ? N’est-ce pas cette femme qui a commencé et fini tes jours de fête et tes jours de deuil ? À son arrivée, le soleil luisait ; à son départ, la nuit revenait. Le changement de son visage changeait tes idées ; tu devenais joyeux ou triste suivant qu’elle l’était ; enfin tu dépendais d’elle entièrement. Tu sais que ce que je dis là est vrai et de notoriété publique. Quoi de plus insensé ! Non content de l’image vivante de sa personne, cause de tous tes maux, tu as voulu en posséder une autre de la main d’un peintre illustre[1], pour la porter partout avec toi comme une source éternelle de larmes. Dans la crainte sans doute qu’elles ne vinssent à tarir, tu as recherché avec soin tout ce qui pouvait les exciter, te souciant fort peu du reste.

Mais, pour en venir à ce qui met le comble à toutes tes extravagances et pour tenir la menace que je t’ai faite tout à l’heure, peut-on voir avec assez d’horreur et assez d’étonnement cet acte de démence par lequel, non moins épris de la beauté de

  1. Simone Martini, de Sienne.