Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/69

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la gloire de l’éloquence que tu espérais, c’est pour te démontrer par un argument facile de quelle ineptie venteuse tu t’enorgueillissais. Je le demande, qu’y a-t-il de plus puéril, ou, pour mieux dire, de plus insensé, dans une telle incurie et une telle négligence de toutes choses, de perdre son temps à arranger des phrases, et les yeux fermés sur ses défauts, de s’infatuer de ses paroles, à l’exemple de certains petits oiseaux qui, dit-on, se grisent de la douceur de leur chant jusqu’à en crever ? Et pour te faire rougir davantage, il t’est arrivé souvent de n’avoir pu exprimer par des mots des choses journalières et vulgaires que tu jugeais au-dessous de ton éloquence. Que d’objets dans la nature auxquels manque le nom propre ! De plus, combien en est-il dont, malgré une dénomination exacte, l’éloquence humaine (tu le sens avant d’en avoir fait l’épreuve) est impuissante à rendre la beauté ! Que de fois t’ai-je entendu te plaindre, que de fois t’ai-je vu muet et mécontent, parce que ni ta langue ni ta plume ne pouvaient exprimer suffisamment des idées qui, à la réflexion, étaient très claires et très compréhensibles ! Quelle est donc cette éloquence si bornée et si faible qui n’embrasse pas tout et qui ne serre pas ce qu’elle a embrassé ?

Les Grecs vous reprochent, et à votre tour vous reprochez aux Grecs, la disette des mots. Sénèque, à la vérité, leur croit un vocabulaire plus riche ; mais Cicéron