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LA SENSIBILITÉ INDIVIDUALISTE.

me réduit au silence. Pour peu qu’on y ajoute la nuance religieuse et la déclamation sur les grands principes de la morale, je suis mort. Que l’on juge de l’effet de ce venin en janvier 1800, quand il était appliqué sur des organes tout neufs et dont l’extrême tension n’en laissait pas perdre une goutte [1]. » — Même froissement intérieur, plus profond et plus intime encore chez Amiel : « Peut-être me suis-je déconsidéré en m’émancipant de la considération ? Il est probable que j’ai déçu l’attente publique en me retirant à l’écart par froissement intérieur. Je sais que le monde, acharné à vous faire taire quand vous parlez, se courrouce de votre silence quand il vous a ôté le désir de la parole [2]. »

Il semble, d’après cela, qu’on doive considérer la sensibilité individualiste comme une sensibilité réactive au sens que Nietzsche donne à ce mot, c’est-à-dire qu’elle se détermine par réaction contre une réalité sociale à laquelle elle ne peut ou ne veut point se plier. Est-ce à dire que cette sensibilité n’est pas primesautière ? En aucune façon. Elle l’est, en ce sens qu’elle apporte avec elle un fond inné de besoins sentimentaux qui, refoulés par le milieu, se muent en une volonté d’isolement, en résignation hautaine, en renoncement dédaigneux, en ironie, en mépris, en pessimisme social et en misanthropie.

Cette misanthropie est d’une nature spéciale. Comme l’individualiste est né avec des instincts de

  1. Vie de Henri Brulard, p. 248.
  2. Amiel, Journal intime, II, p. 192.