Page:Paquin - Le lutteur, 1927.djvu/19

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Victor Duval avait fait l’acquisition au printemps d’un magnifique touring Rolls-Royce. Quelque fois, il le conduisait lui-même. Les dimanches, quand il était libre, son plus grand plaisir était de se mettre au volant, de choisir une route peu fréquentée. Et là, de rouler à une vitesse effrénée. La conquête de la route, alors que l’air criait de rage d’être fendu si vitement, que le vent lui fouettait la figure et que le moteur puissant grondait, lui faisait éprouver une volupté âcre qui le grisait. Il y avait un risque à courir… et cela le charmait… Il s’acharnait à vaincre l’espace comme à la poursuite d’une chimère. Le soir, il s’arrêtait chez un cultivateur pour souper, reprenait sa place sur le siège d’arrière et laissait à Lucien de le ramener au logis. Il était reposé, et se sentait l’esprit plus lucide de s’être débarrassé momentanément du tracas coutumier des affaires.

Comme les rues étaient encombrées de voitures à cette heure de la journée, et dans ce quartier de la ville où Duval avait ses bureaux, Lucien dut aller lentement. Cela permit au financier de constater combien il était connu. Des gens le montraient du doigt et il en surprenait qui l’examinaient attentivement, presqu’avec respect.

Il n’était plus le jeune homme frais émolu de son village, et qui rasait les murailles honteux de son pauvre accoutrement. Il était maintenant l’homme du jour : la personnalité en vedette, sur qui se concentre l’attention de la masse.

Devant son bureau, rue Ste-Catherine Ouest, quelques reporters accompagnés de photographes le guettaient depuis le matin. Il y avait jusqu’au représentant d’une compagnie de cinéma.

Amusé, il condescendit à poser devant le caméra. Il éconduisit les reporters en leur promettant une communication par écrit. Il avait peur de ces interviews pris et donnés à la hâte où souvent la pensée est dénaturée. D’autre part, il avait trop conscience de l’influence de la presse pour s’en aliéner les représentants. À chaque occasion importante, il faisait préparer par son secrétaire les notes qu’il voulait voir publiées et les remettait aux reporters eux-mêmes. Ceux-ci ne demandaient pas mieux, d’autant plus que le financier envoyait un communiqué différent à chaque journal.

Il entra dans son bureau. C’était une pièce immense, avec, au centre, une table massive de douze pieds de longueur, toute en noyer noir. La boiserie aussi était en noyer noir. Aucun ornement. Tout était sévère et rigide. À part la table, il n’y avait, comme meubles, qu’un fauteuil et deux chaises, une dizaine de vaisseaux sous globe et une mappe du Canada étendue sur un chevalet. La mappe était toute jalonnée d’indications diverses, d’une multitude de petits drapeaux et de bateaux métalliques fixés sur des punaises. À peine entré, Victor Duval appuya du doigt sur la sonnette électrique.

Un jeune homme entra.

— Il n’est venu personne ce matin ?

— Une infinité de gens. La plupart pour vous féliciter. Aussi une femme qui s’est présentée à deux reprises.

— Jeune ?

— Je ne pourrais dire. Elle était voilée. Elle a beaucoup insisté pour vous voir.

— A-t-elle dit qu’elle reviendrait ?

— Elle doit vous appeler au téléphone cet après-midi.

— Bien ! Apportez-moi le courrier et dites au gérant-général que je veux le voir.

On lui remit une liasse de dépêches. C’étaient des télégrammes et des câblogrammes et qui le félicitaient de son succès. Il y en avait de toutes sortes, de discrets, de sobres, d’enthousiastes, de flatteurs.

Pendant qu’il les parcourait, le gérant-général entra. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, nerveux et maigre. Il avait des yeux vifs sous le lorgnon, des petits yeux clignotants et humides…

— Mes félicitations, monsieur Duval, fit-il en tendant la main.

— Comment, vous aussi, Gingras. Faites-m’en grâce, voulez-vous ? J’en suis ahuri. Asseyez-vous là, devant moi, et regardez-moi bien, comme cela, droit dans les yeux. Pouvez-vous soutenir mon regard quand il est direct comme celui que je vous lance et qu’il vous fouille jusqu’au fond de l’âme. Regardez-moi, vous dis-je. Soyez franc.

Duval se tut, fixant sur son vis-à-vis ses yeux gris, durs et perçants comme l’acier dont ils avaient l’éclat.

Au bout de quelques secondes, il dit simplement :

— C’est très bien ! À partir de la semaine prochaine, vous n’êtes plus à mon emploi. La pâleur couvrit les joues du gérant-général. Il demeura comme figé à son siège. Il demanda, la voix blanche :

— Pourquoi agissez-vous ainsi Monsieur Duval ?