Page:Paquin - Le mort qu'on venge, 1926.djvu/29

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À cette attaque directe, elle répondit le regardant droit dans les yeux, et affrontant sans broncher la dureté du regard d’acier :

— Pour vous forcer à me rendre service.

— Vraiment ! Et quel intérêt aviez-vous ?

— Aucun ! Curiosité de femme. Je voulais voir jusqu’où pouvait aller votre misanthropie. Mon cher ami, elle est toute de surface. Puisque vous ne venez pas au travesti de ce soir, je vous verrai demain au tournoi. Vous nous excusez, fit-elle en se levant de table accompagnée de son amie.

— Avec plaisir ! répondit-il, dépité.


IX


Face à l’hôtel des Laurentides, de l’autre côté de la voie ferrée, tout près de la mer, se trouve le tennis court. C’est le plus en vogue de l’endroit.

Depuis quelques jours, l’on parlait beaucoup de ce tournoi. Il y avait des paris engagés. L’enjeu, mis la veille par Adèle Normand, avait intéressé les gens au suprême degré. Adèle était sans contredit la plus jolie jeune fille de passage aux Éboulements cette année. Son esprit bien féminin, son charme, sa grâce, la souplesse de sa taille, le velouté de sa peau fine et transparente laissant voir les fines veinules bleues, la beauté de ses yeux, ses grands yeux caressants, troublants, énigmatiques, l’ovale de son visage et la courbe harmonieuse de ses lèvres sensuelles, tout cela joint à la pureté de sa voix cristalline, si prenante formaient un faisceaux de raisons qui fascinaient inévitablement. De plus, Adèle était un peu distante. Jusqu’ici, elle n’avait engagé aucun flirt. Plusieurs avaient perdu leur temps en voulant faire sa conquête. Elle n’était pas de ces femmes qui peuvent inspirer un sentiment passager qui ressemble à une fantaisie. Lors qu’un homme s’éprenait d’elle, il en devenait fou, éperdument amoureux, d’un amour qui ne meurt pas. Un peu hautaine en ses manières, elle avait éloigné et refusé avec un doigté impeccable tous les hommages offerts à son sexe et à sa beauté.

Sa promesse un peu folle d’embrasser le vainqueur du tournoi, suivie de la décision prise subitement par Henri Gosselin de prendre part à la joute, constituait un intérêt de plus.

Depuis le matin, le résultat passionnait tout le monde.

Le favori semblait Charles Dansereau, étudiant en art dentaire de Montréal, et qui s’était classé bon premier lors du tournoi de fin d’année à l’Université de Montréal. Cela ennuyait Julien Daury d’entendre ces pronostics. Il ne pouvait supporter ce dénommé Charles Dansereau. Il le trouvait infatué, prétentieux.

Dix seulement étaient au programme, les autres admettant leur infériorité en leur fort intérieur ne voulaient pas s’attaquer à des adversaires trop puissants pour eux.

Les parties furent très courtes ; c’était comme une question d’honneur de faire bonne figure. Les éliminations eurent lieu successivement. L’enthousiasme régnait chez les spectateurs qui soulignaient chaque bon coup par des applaudissements et des bravos.

Un peu lourd au début, Julien, qui lui aussi avait l’ambition de se classer premier eut l’honneur de vaincre les deux premiers opposants par le score de 6-4 et 6-3. Entre temps, il observait le jeu de ses adversaires. Il remarqua que celui de Dansereau était très rapide, brillant même, mais qu’il se fatiguait vite.

L’après-midi, il ne restait sur les rangs que trois concurrents. L’un fut éliminé et bientôt il ne resta plus en présence que Dansereau et Daury. L’intérêt était à son comble. Il semblait y avoir deux camps. Dansereau nerveux, plutôt petit, paraissait sûr de son affaire. Quant à Julien, beaucoup plus grand que lui, et plus lourd, il ne perdait pas son calme et son flegme habituel.

— Au jeu !!

Dansereau servait.

Au premier service, l’adversaire manqua. Mais il se reprit vite. Il admit immédiatement que le jeu de l’autre était plus scientifique mais que par contre, il n’était pas des plus variés.

Julien se contenta d’être sur la défensive. Il ne voulait courir aucune chance. La balle voletait d’un côté à l’autre du filet, rapide d’un côté, plutôt lente de l’autre.

La partie fut longue, très longue même. Elle se termina par la victoire de Dansereau.

Des hurrah !! et des cris soulignèrent ce résultat. Julien perdit son service, puis l’autre partie. Mais ce qu’il avait prévu se produisit. Son antagoniste épuisé perdait sa justesse de coup d’œil avec sa force.

Julien se lança à l’attaque. Il serra de près, se contentant selon sa tactique d’envoyer les balles sans effet mais dirigées chacune dans des directions opposées.

Il gagna une partie, puis une autre, puis une autre. Finalement il fut déclaré cham-