Page:Paquin - Le mort qu'on venge, 1926.djvu/40

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madame Jacob, il y a quelqu’un ici, ce soir, qui tomberait foudroyé.

— Et qui ? demanda-t-elle, distraite.

— Mais, Henri Gosselin !

— A-t-il fait une conquête lui aussi ?

— Oui, celle d’Adèle Normand, qu’il aime à la folie.

— L’aime-t-elle ?

— À la folie également.

— Pourquoi ne sont-ils pas plus souvent ensemble ? Docteur, vous êtes un mauvais psychologue.

— Madame, ma psychologie n’est jamais en défaut. Tenez, la preuve, c’est que vous m’adorez !

— Drôle d’idée que vous avez là, docteur. Moi, vous adorer ? Vous êtes fou !

— Oui, fou d’amour pour vous.

— Tiens ! un autre ! c’est contagieux ! Et elle éclata de rire.

Quelqu’un mit un air de jazz sur le gramophone.

Quelques épaules commencèrent à se trémousser et bientôt les couples évoluaient au milieu de la place. Julien en se retournant vit Charles Dansereau enlacer Adèle. Il se faufila jusqu’à eux et prenant la jeune fille par le bras, il lui dit : « Mademoiselle, vous ne danserez plus ce soir ».

— De quel droit m’en empêchez-vous ?

— Ce n’est pas moi qui va vous en empêcher, c’est votre partenaire qui va vous abandonner.

Et en même temps il regarda l’étudiant d’une façon significative. Celui-ci, qui ne tenait nullement de voir se répéter la scène du tennis, alors qu’un coup de poing bien appliqué avait failli l’envoyer au pays des rêves, s’excusa comme le prévoyait Julien.

— Mademoiselle, je ne veux pas m’interposer, Monsieur Daury a sans doute des raisons d’agir ainsi.

Il s’esquiva.

Bouillonnante de colère, Adèle sortit. Julien la suivit.

— Monsieur Gosselin, vous êtes un goujat.

— Pas de gros mots, mademoiselle. Ce n’est pas moi qui vous ai empêché de danser. Demandez à monsieur Dansereau. Tenez, le voilà justement…

— Charles, dit-elle, vous dansez avec moi ? Vous ne me refuserez pas cela ? Et comme l’autre ne bougeait pas, elle insista. Dansereau ne savait que faire. Ou passer pour un lâche ou risquer…

— Si votre ami veut danser avec vous il est libre, reprit Julien. Seulement, je le préviens que nous aurons une petite entrevue ensemble plutôt amicale.

— Je suppose que monsieur Gosselin a des droits sur vous pour parler de la sorte ?

Il n’avait pas fini de proférer cette phrase, qu’un poignet de fer lui enserra le bras. Il ploya sous l’étreinte.

— Si ce n’était la crainte d’un scandale qui pourrait compromettre mademoiselle Normand, je vous ferais rentrer vos paroles dans la gorge. Excusez-vous ici même, et que jamais, vous m’entendez, jamais vous ne dites ni n’insinuiez quoi que ce soit contre cette personne ! En même temps, l’étreinte s’accentuait. Charles Dansereau balbutia quelques mots vagues d’excuse et, dégagé finalement, partit en se tenant le bras.

— Adèle, venez vous asseoir avec moi, ici, sur ce banc. J’ai à vous causer sérieusement.

Elle obéit, à moitié domptée.

— Pourquoi m’avez-vous fait cet affront ? lui dit-elle. Et ses beaux yeux étaient pleins de larmes.

— Et vous, pourquoi m’avez-vous poussé à bout, hier soir, et aujourd’hui toute la journée ?

— Je ne sais pas… Vous me parliez comme un maître et je n’aime pas cela.

— Adèle, m’aimez-vous ? Vous n’avez pas répondu à ma question hier…

Elle ne répondit rien.

— Très bien, fit-il. Quand je vous ai fait des aveux, hier soir, je parlais sous l’impulsion du moment, je ne vous aimais pas. Je croyais vous aimer. D’ailleurs, il y en a d’autres qui m’intéressent davantage ici… Bonsoir.

Elle lui saisit la main et le retint.

— Henri, pourquoi vous acharner à me faire souffrir ? Oui, je vous aime ! Vous n’avez donc pas lu en moi ? Vous n’avez donc par vu que j’ai souffert toute la journée, mais que mon orgueil de femme seul m’avait empêché de vous céder ?… Vous n’avez donc pas vu que j’ai souffert tantôt de vous voir rire et amuser avec d’autres ?… Vous ne voyez donc pas que je vous aime depuis la première fois que je vous ai aperçu, dans le train qui m’amenait ici ?… Croyez-vous que j’aurais fait cette promesse bizarre d’embrasser le vainqueur au tennis, si ce n’était dans la folle espérance de vous voir participer au tournoi et parce que j’avais la conviction que vous le gagneriez ?

— Et si je n’avais pas été le vainqueur ?

— Je n’aurais pas tenu mon pari. Je savais que vous m’en auriez empêché. J’en avais l’intuition.

Et elle parlait, parlait, frissonnante d’émo-