Page:Paris, Gaston - Le roman du comte de Toulouse.djvu/36

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présence dans des récits très divers dans Aimeri de Narbonne, voy. Romania, t. IX, pp. 415–446). Mais d’après des écrivains postérieurs, « Marie aurait été incarcérée, et Jean, duc de Brabant, son frère, déguisé en cordelier, aurait lui-même interrogé sa sœur dans sa prison ; puis, convaincu de son innocence, aurait défié quiconque oserait soutenir l’accusation contre elle » (art. Marie de Brabant, par L. Grégoire, dans la Biographie Didot), ou, pour prendre les termes d’un auteur tout récent qui semble admettre la vérité de histoire, « Marie, enfermée dans la tour du château de Vincennes, trouva le moyen d’informer son frère de sa lamentable situation. Le duc partit en hâte, accompagné d’un seul page, Godekin van den Stalle. Arrivé à Paris, il pénétra, déguisé en moine, dans la prison de sa sœur, la rassura, lui promit de la délivrer, et défia en présence du roi Labroce (sic) en combat singulier » (art. de M. E. de Borchgrave dans la Biographie nationale belge). Je n’ai pu savoir où se trouve la source première du récit si facilement accepté par les deux biographes de Marie de Brabant (et par beaucoup d’autres historiens). M. Langlois, dans son beau livre sur Philippe III, n’y fait pas même allusion ; M. Wauters, dans son étude sur Jean de Brabant, est à peu près aussi muet. M. H. Pirenne, le savant historien de la Belgique, auquel je me suis adressé, a bien voulu faire pour moi des recherches qui n’ont abouti qu’à moitié. Le plus ancien auteur où il ait rencontré ce récit romanesque (et celui que tous les écrivains postérieurs ont copié) est P. Diraeus, dans ses Rerum Brabantinarum libri XIX (Anvers 1610). Après avoir résumé le récit de Velthem, il ajoute (p. 124) : « Addunt chronographi ducem simulato Franciscani habitu ad sororem intromissum, cum eam criminis exortem verissima confessione cognovisset, mox, Franciscani habitu exuto, innocentiam ejus armis probare voluisse provocato in certamen singulare eo qui contrarium adserere vellet. » M. Pirenne n’est pas arrivé à découvrir qui peuvent être ces chronographi. En fait, Marie ne fut jamais emprisonnée, et cette histoire est visiblement, surtout dans sa dernière forme, un emprunt au poème français (source du poème anglais) sur Bernard de Toulouse, dont elle atteste une fois de plus l’existence. Les deux auteurs brabançons l’ont successivement adaptée à l’histoire vraie de l’accusation portée contre Marie et de la part que le duc Jean prit à la justification de sa sœur et au châtiment de celui qui l’avait accusée. C’est ainsi que le Comte de Toulouse, tout en prenant dans la réalité le nom du héros, la qualité de l’héroïne, le nombre des accusateurs, et, sans doute, d’autres circonstances, a pu emprunter le combat lui-même au poème de Gundeberge, qui, à son tour, bien que fondé sur l’aventure de la femme de Charoald, s’était peut-être inspiré d’un poème plus ancien. L’existence de ce premier poème me paraît probable, mais elle n’est après tout ni assurée, ni nécessaire. Tout notre développement a pu sortir de l’histoire réelle de Gundeberge, arrangée par la fantaisie des poètes ; mais il s’agit en tout cas d’un thème essentiellement germanique, distinct de ceux de Crescentia et d’Octavien, et dont le centre et l’âme, comme je l’ai dit, sont constitués par le combat judiciaire.