Page:Paris, Paulin - Commentaire sur la chanson de Roland, I.djvu/22

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Cette autre méchante preuve d’une origine française tirée du nom des Francs (libres de servitude) n’est pas même admissible, puisque le passage dans lequel l’explication se trouve a été certainement interpolé au profit de l’abbaye de Saint-Denis. Il n’est pas dans les anciennes leçons, et le dernier éditeur des Chroniques de Saint-Denis n’avait pas manqué d’en faire la remarque (t. ii, p. 282).

La Chronique de Turpin n’est pas française. C’est l’œuvre d’un moine espagnol, qui connaissait à peine de nom nos plus fameuses chansons de geste. L’intention du livre est claire : encourager le pèlerinage de Compostelle. C’est là que saint Jacques avait voulu être enterré ; pour indiquer la route de son tombeau, la constellation dite Chariot de David avait pour la première fois brillé dans le ciel. Charlemagne n’était entré en Espagne que pour y faire ses dévotions, et le glorieux empereur avait lui-même érigé l’église en métropole à peine subordonnée à Rome, et placée fort au-dessus d’Éphèse et de Jérusalem. Cependant Compostelle était en rivalité avec une ville voisine nommée Iria. Après avoir raconté les générosités de Charlemagne, le faussaire ajoute : « Apud Iriam minime præsulem instituit, quia illam pro urbe non reputavit ; sed villam subjectam sedi Compostellensi esse præcepit. » Pourrait-on à ces indices méconnaître l’esprit de clocher ? — Autre preuve non moins forte : toutes les villes d’Espagne sont désignées avec une exactitude minutieuse ; il n’y a de nommées que deux villes de France, Agen et Saintes, voici comment : Quand Agolan est chassé d’Agen, et reprend le chemin d’Espagne, il recule jusqu’à Saintes, la capitale de Saintonge. Est-ce un docte prélat, est-ce un Français du Dauphiné qui jamais aurait fait de pareilles bévues ?

La Chronique de Turpin ne fut répandue qu’au commencement du douzième siècle ; en France par l’intermédiaire de Geoffroi, prieur du Vigeois, en Italie par celui de Frédéric Barberousse. Cela ne faisait pas le compte de M. Génin. Il commence donc par transformer Geoffroi du Vigeois, mort vers 1200, en contemporain de Calixte II, mort en 1126. Puis, Geoffroi, prieur du Vigeois en Limousin, devient Geoffroi, prieur de Saint-André de Vienne en Dauphiné : de cette façon, la lettre du prieur du Vigeois, écrite en 1192, devient celle du prieur de Saint-André, écrite en 1092 ; elle est faite à la prière de l’archevêque de Vienne, Guy, depuis Calixte ; et, dès lors, le prélat est convaincu d’avoir lui-même