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EXTRAITS DES LETTRES

furieuse et enflée pour m’engloutir. » Et ailleurs : « Bienheureux est l’homme qui est toujours en crainte[1]. »

4.

Il est bien assuré qu’on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien quand on suit volontairement celui qui entraîne, comme dit saint Augustin ; mais quand on commence à résister et à marcher en s’éloignant, on souffre bien ; le lien s’étend et endure toute la violence ; et ce lien est notre propre corps, qui ne se rompt qu’à la mort. Notre-Seigneur a dit que, depuis la venue de Jean-Baptiste, c’est-à-dire depuis son avènement dans chaque fidèle, le royaume de Dieu souffre violence et que les violens le ravissent[2]. Avant que l’on soit touché, on n’a que le poids de sa concupiscence, qui porte à la terre. Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette violence que Dieu seul peut faire surmonter. Mais nous pouvons tout, dit saint Léon, avec celui sans lequel nous ne pouvons rien[3]. Il faut donc se résoudre à souffrir cette guerre toute sa vie : car il n’y a point ici de paix. « Jésus-Christ est venu apporter le couteau, et non pas la paix[4]. » Mais néanmoins il faut avouer que comme l’Écriture dit que la sagesse des hommes n’est que folie devant Dieu[5], aussi on peut dire que cette guerre qui paroit dure aux hommes est une paix devant Dieu ; car c’est cette paix que Jésus-Christ a aussi apportée. Elle ne sera néanmoins parfaite que quand le corps sera détruit ; et c’est ce qui fait souhaiter la mort, en souffrant néanmoins de bon cœur la vie pour l’amour de celui qui a souffert pour nous et la vie et la mort, et qui peut nous donner plus de biens que nous ne pouvons ni demander ni imaginer, comme dit saint Paul[6], en l’épitre de la messe d’aujourd’hui.


5.

Je ne crains plus rien pour vous, Dieu merci, et j’ai une espérance admirable. C’est une parole bien consolante que celle de Jésus-Christ : « Il sera donné à ceux qui ont déjà[7]. » Par cette promesse, ceux qui ont beaucoup reçu ont droit d’espérer davantage, et ainsi ceux qui ont reçu extraordinairement doivent espérer extraordinairement.

J’essaye autant que je puis de ne m’affliger de rien, et de prendre tout ce qui arrive pour le meilleur. Je crois que c’est un devoir, et qu’on pèche en ne le faisant pas. Car enfin la raison pour laquelle les péchés sont péchés, c’est seulement parce qu’ils sont contraires à la volonté de Dieu : et ainsi l’essence du péché consistant à avoir une volonté opposée à celle que nous connoissons en Dieu, il est visible, ce me semble, que, quand il nous découvre sa volonté par les événemens, ce seroit un péché de ne s’y pas accommoder. J’ai appris que tout ce qui est arrivé a quelque chose d’admirable, puisque la volonté de Dieu y est marquée. Je le loue de tout mon cœur de la continuation faite de ses grâces, car je vois bien qu’elles ne diminuent point.

  1. Ps., CXX, I
  2. Matth., XI, 12.
  3. Huitième sermon pour l’Épiphanie.
  4. Matth., X, 34.
  5. l Cor., III, 49.
  6. Eph, III, 20.
  7. Matth., XIII, 17.