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à MADEMOISELLE DE ROANNEZ.

L’affaire du… ne va guère bien : c’est une chose qui fait trembler ceux qui ont de vrais mouvemens de Dieu de voir la persécution qui se prépare non-seulement contre les personnes (ce seroit peu), mais contre la vérité. Sans mentir, Dieu est bien abandonné. Il me semble que c’est un temps où le service qu’on lui rend lui est bien agréable. Il veut que nous jugions de la grâce par la nature ; et ainsi il permet de considérer que comme un prince chassé de son pays par ses sujets a des tendresses extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidèles dans la révolte publique, de même il semble que Dieu considère avec une bonté particulière ceux qui défendent aujourd’hui la pureté de la religion et de la morale qui est si fort combattue. Mais il y a cette différence entre les rois de la terre et le Roi des rois, que les princes ne rendent pas leurs sujets fidèles, mais qu’ils les trouvent tels : au lieu que Dieu ne trouve jamais les hommes qu’infidèles, et qu’il les rend fidèles quand ils le sont. De sorte qu’au lieu que les rois ont une obligation insigne à ceux qui demeurent dans leur obéissance, il arrive, au contraire, que ceux qui subsistent dans le service de Dieu lui sont eux-mêmes redevables infiniment. Continuons donc à le louer de cette grâce, s’il nous l’a faite, de laquelle nous le louerons dans l’éternité, et prions-le qu’il nous la fasse encore, et qu’il ait pitié de nous et de l’Église entière, hors laquelle il n’y a que malédiction.

Je prends part aux… persécutés dont vous parlez. Je vois bien que Dieu s’est réservé des serviteurs cachés, comme il le dit à Élie. Je le prie que nous en soyons, bien et comme il faut, en esprit et en vérité et sincèrement.


6.

Quoi qu’il puisse arriver de l’affaire de.., il y en a assez, Dieu merci, de ce qui est déjà fait pour en tirer un admirable avantage contre ces maudites maximes. Il faut que ceux qui ont quelque part à cela en rendent de grandes grâces à Dieu, et que leurs parens et amis prient Dieu pour eux, afin qu’ils ne tombent pas d’un si grand bonheur et d’un si grand honneur que Dieu leur a faits. Tous les honneurs du monde n’en sont que l’image ; celui-là seul est solide et réel, et néanmoins il est inutile sans la bonne disposition du cœur. Ce ne sont ni les austérités du corps ni les agitations de l’esprit, mais les bons mouvemens du cœur qui méritent, et qui soutiennent les peines du corps et de l’esprit. Car enfin il faut ces deux choses pour sanctifier, peines et plaisirs. Saint Paul a dit que ceux qui entreront dans la bonne vie trouveront des troubles et des inquiétudes en grand nombre[1]. Cela doit consoler ceux qui en sentent, puisque, étant avertis que le chemin du ciel qu’ils cherchent en est rempli, ils doivent se réjouir de rencontrer des marques qu’ils sont dans le véritable chemin. Mais ces peines-là ne sont pas sans plaisirs, et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car de même que ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde ne le font que parce qu’ils trouvent plus de douceur dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l’union avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne, et, les faisant repentir de leur premier choix, les rend

  1. Act. XIV, 21.