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LETTRE

que, et qui n’arrive jamais en effet, elle s’éclaircira bien nettement par cette comparaison : figurons-nous un homme entre deux amis qui l’appellent, l’un d’un côté, l’autre d’un autre, mais sans lui faire de violence pour l’attirer : n’est-il pas clair qu’il est libre de s’approcher de celui qu’il voudra ? Mais figurons-nous le même homme qu’un de ses amis appelle sans lui faire de violence pour l’attirer, mais que l’autre attire à soi avec une chaîne de fer : n’est-il pas visible qu’il suivra le plus fort ? Et enfin figurons-nous que ces deux amis le tirent vers leur côté chacun avec sa chaîne, mais avec différente force : n’est-il pas visible qu’il suivra infailliblement la plus forte attraction ? Et s’il arrive que les efforts par lesquels ils l’attirent en divers sens soient également forts, il est clair qu’il n’avancera d’aucun côté. Figurons-nous maintenant que ce même homme étant placé entre ces deux amis, chacun d’eux le retire avec une chaîne, de peur qu’il ne s’éloigne d’eux davantage : dira-t-on que cet homme ait recouvré sa première liberté, et qu’il soit au même état qu’auparavant dans l’indifférence de choisir ? Et n’est-il pas vrai, au contraire, qu’il est dans l’impuissance d’aller, ni d’un côté, ni d’autre, et qu’il ne peut s’approcher de l’un, si la chaîne qui le tient n’est rompue ?

Voilà, en quelque sorte, une image des deux libertés : la première, qui étoit dans Adam, étoit prochainement indifférente aux opposites, sans être liée, ni d’un côté, ni d’autre ; mais, depuis qu’elle est tombée dans les liens de la concupiscence, elle est maintenant hors d’état de se porter à Dieu, si ce n’est que le lien de sa grâce le tirant avec plus de force, rompe ceux de la cupidité, et lui fasse dire : « Seigneur, vous avez rompu mes liens. » Mais si cette supposition métaphysique arrive, ou la bonne et la mauvaise convoitise le tirent également : qui ne voit que, bien loin d’être dans sa première indifférence, il y sera moins que jamais ; bien loin d’être dans l’indépendance, il sera tout dépendant ; bien loin d’être libre, il sera esclave des deux côtés ; et bien loin de pouvoir se porter aux opposés, il demeurera immobile ?

Cette comparaison explique à peu près son état, mais non pas parfaitement ; parce qu’il est impossible de trouver dans la nature aucun exemple, ni aucune comparaison qui convienne parfaitement aux actions de la volonté, qui, demeurant toujours libre, ne peut être attirée et liée que par des liens qui sont son vouloir même, et qui ne peuvent enchaîner ce vouloir. Il y a donc toujours cette différence entre le libre arbitre des deux conditions, et cet homme en ces deux états, que, quand l’homme est lié de la sorte, quoique son corps soit lié, sa volonté demeure libre ; de sorte qu’il peut vouloir se porter au lieu opposé à celui où il est attiré : au lieu que, dans la liberté de l’homme dans les deux conditions, c’est la volonté qui est elle-même liée, et liée par elle-même, par cette délectation qui lui fait préférer un objet à un autre. C’est pourquoi la comparaison ne pourroit être juste qu’au cas que cette même chaîne, qui attire un homme de son côté, eût la force de porter dans sa volonté un plaisir victorieux, qui lui fît aussi infailliblement aimer celui qui l’attire, que sa chaîne attire infailliblement son corps : et alors l’immobilité du corps entre ces deux chaînes qui le retiennent seroit une