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L’ÉTAPE

les vacances de Pâques après son mariage, dans une bastide appartenant aux parents de sa femme. Dans l’ingénuité de ses attendrissements rétrospectifs, il lui arrivait sans cesse de le mentionner. « Comme on était bien à Montboron ! Tu te rappelles, la maman ? » Qu’il avait prononcé cette phrase de fois, à la table familiale ! Évidemment ce souvenir s’était présenté à l’esprit d’Antoine quand il avait eu la grotesque idée de se titrer lui-même. Il n’y avait là pourtant qu’un enfantillage plus vulgaire que méprisable. Il n’y avait non plus qu’une hypothèse dans l’accusation portée par l’ouvrier relieur sur les relations d’argent qui pouvaient unir le jeune homme à cette femme du demi-monde, dont il avait montré le portrait à son frère, — car c’était elle sans doute la personne de la photographie, à moins que le noceur n’eût déjà changé d’aventure depuis cette rencontre aux courses. — Mais cette hypothèse d’un ignoble entretien était malheureusement une de celles que Jean avait faites si souvent à voir la toilette et les bijoux d’Antoine, à constater aussi la facilité de ses dépenses. L’autre lui avait bien dit à plusieurs reprises : « J’ai joué aux courses et j’ai eu de la chance… » ? ou bien : « J’ai fait ce mois-ci une petite spéculation de Bourse. Oh ! à coup sûr !… » Et déjà l’étudiant en Sorbonne, si resserré dans son étroit budget, avait tremblé de telles pratiques ! Qu’elles étaient innocentes à côté d’une infamie, contre laquelle tout se révolta dans le cœur de Jean, pas assez pour qu’il