Page:Peguy oeuvres completes 01.djvu/61

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gnait directement par le pont d’Austerlitz. Au treizième, disait-on, ils sont au moins dix mille. — Partons.

Il était midi et demie passé quand on forma le cortège. Quelques vieux militaires âgés de vingt-deux ans, récemment échappés de la caserne, chantonnèrent en riant la sonnerie : au drapeau ! quand on sortit du magasin le rouge étendard. L’idée que l’on allait marcher en rangs, pas à pas, au milieu de la rue, éveillait chez beaucoup d’assistants d’agréables souvenirs militaires, car invinciblement une foule qui marche en rangées au pas tend à devenir une année, comme une armée en campagne tend à marcher comme une foule. Et ce qui est mauvais dans le service militaire, c’est le service, la servitude, l’obéissance passive, le surmenage physique, et non pas les grandes marches au grand soleil des routes. On se forma. Quelques-uns commandèrent en riant : En avant ! Le premier rang était formé de porteurs de la Petite République. Ils avaient leur casquette galonnée, l’inscription en lettres d’argent. Trois d’entre eux portaient l’étendard et les deux cartouches. Quand on aura socialisé même les fêtes socialistes, les militants porteront eux-mêmes leur drapeau. Je ne désespère pas de voir Jaurès porter un drapeau rouge de ses puissantes mains.

Nous partîmes cinq cents, par la rue Réaumur, mais nous fûmes un prompt renfort pour l’Avenir de Plaisance, la puissante société coopérative de consommation, avec laquelle nous confluâmes au coin de la rue Turbigo, et qui avait une musique, ce qui accroissait l’impression de marche militaire. Place de la République, c’est déjà la fête. Quelques gardes républicains à cheval ne nuisaient nullement au service

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