Page:Peguy oeuvres completes 04.djvu/273

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


L’un poussait l’autre. L’autre poussait l’un. Je vais encore vous pousser jusqu’à Saclay. Les confidences que l’on se fait sur cette plaine, mon cher Halévy, ne sont point celles que l’on se fait au Luxembourg et sur le boulevard Saint-Germain. Je ne dis pas qu’elles sont meilleures ou plus profondes, ni quelles ont plus de beauté. Rien n’est plus profond que le profond. Je dis qu’elles ont une autre beauté. Je ne dis pas non plus qu’elles sont plus rares. Plus secrètes. Rien n’est plus secret qu’une rue de Paris. Je dis qu’elles ont une autre rareté. Ce n’étaient jamais des confidences d’amertume, même cette grande que je ne dis pas, car nos caractères, qui diffèrent sur tant de points, ont ceci de commun que ni vous ni moi ne connaissons l’amertume. C’étaient généralement des confidences de tristesses et d’épreuves. Parce que c’est le sort commun. Vous en avez eu beaucoup plus que pour une part d homme. Vous en avez eu que nous connaissons et que nous ne connaissons pas. J’en ai eu, j’en ai que vous ne soupçonnez pas même. Combien de fois n’avons-nous pas grimpé ensemble sur le talus de la route. Combien de fois n’avons-nous pas monté ensemble et descendu ces côtes. Et nous nous réjouissions ensemble de regarder ces vallées et ces routes, ces creux et cette plaine. Le plus beau pays du monde. Combien de fois, de toutes parts, n’avons-nous pas découvert ensemble ce village parfait de Saclay, le modèle du village français, (de plaine), et ses monumentales entrées de meules alignées dans les chaumes. Or c’est cette confidence même que j’aurais trahie, non pas seulement la confidence de l’ami, mais la confidence du voyageur et de l’hôte, la confidence de la route et de la table, de la marche et ensuite du fauteuil