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souvenirs d’oxford et de cambridge

autorise les membres de la secte à offrir des présents aux fiancés.

Je ne pense pas que l’Armée du Salut recrute ici beaucoup de soldats ; mais on ne saurait dire le nombre d’associations et de ligues dont les étudiants font partie, depuis celles qui ont pour but la propagation d’une idée, d’une doctrine, la réalisation d’un fait, jusqu’à celles qui, comme l’Imperial Federation League, ont un intérêt général et ne tendent à rien moins qu’à changer la constitution politique du pays. Sur une plus petite échelle, cette tendance si générale des Anglais à se grouper, à s’unir, se manifeste dans l’intérieur même de l’université ; et non pas seulement pour le sport, mais pour la déclamation, les recherches historiques, l’étude de Shakespeare, la tempérance, etc…, bref pour les objets les plus divers.

Mon ami D. P. est un grand blond au regard bleu froid, aux traits accentués, à la carrure d’athlète. La première fois que je l’ai vu, il m’a dit simplement : My name is P…, I live in… college and I shall be glad if I can be of use[1]. Sur sa physionomie on lit la décision et la fermeté, la bonté du cœur alliée à un peu de sécheresse, l’esprit cultivé mais étroit et comme enchaîné, l’imagination pacifiée ne connaissant ni débordement ni exaltation ; on y lit surtout l’âme maîtresse du corps et tout cela est utile, tend vers un but, marche dans le même sens avec une régularité de machine.

Près de lui j’en placerai par contraste un autre qui est une nature de poète enfermée dans la calme et solide enveloppe de l’homme du Nord ; il rêve parfois, et la tendance de son esprit est vers le mysticisme ; mais il saura se contenter d’un bonheur pratique et aspirer, comme les autres, à faire sa tâche en ce monde.

Chez tous ceux que j’ai approchés, j’ai trouvé le germe déjà développé de cet individualisme qui est le trait dominant de l’Anglo-Saxon et que nous appelons improprement égoïsme. Ils sont persuadés qu’en ce monde, pour que les choses aillent bien, il faut que chacun s’inquiète surtout de ses affaires et pas de celles du voisin : c’est l’inverse de la doctrine catholique qu’en sauvant les autres, on se sauve soi-même. L’Anglais n’admet point cela ; il est responsable de lui-même, et ce n’est qu’après y avoir pourvu qu’il pensera au prochain. Ces jeunes gens seront comme leurs pères ; ils auront rarement besoin de leurs semblables et encore moins du gouvernement ; ils aiment déjà à ne compter que sur eux. Le public school et ensuite l’université ont développé en eux une grande initiative, jointe à une remarquable maturité de jugement.

  1. Je m’appelle P…, j’habite tel collège, et je serai content si je peux vous être utile.