Page:Pierron - Histoire de la littérature grecque, 1875.djvu/28

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verdure et des fleurs y fait place beaucoup trop vite à celle des chaleurs brûlantes. La beauté de la lumière, les riches couleurs qui parent la terre comme le ciel, n’ôtent rien à la mélancolique tristesse dont on se sent pénétré à l’aspect de ces campagnes desséchées, de ces feuillages déformés et flétris, de ces fleurs pâles et mortes. Les Grecs représentaient la constellation de Sirius sous la figure d’un chien furieux : c’était l’emblème de l’énergie destructrice du soleil d’été. Ils déploraient, dans des chants plaintifs, la disparition du printemps ; et le linus était un de ces hymnes de deuil. C’est là du moins ce que pensent certains critiques. Leur conjecture n’est pas improbable, à en juger par le caractère même de la légende du personnage chanté par les poètes sous le nom de Linus. Linus était, suivant les uns, un beau jeune homme de race divine, qui avait vécu parmi les bergers de l’Argolide, et qui fut mis en pièces par des chiens sauvages. Suivant les autres, Linus avait été un des plus anciens aèdes de la Grèce : fils d’Apollon et d’une Muse, il avait excellé dans son art ; il avait vaincu Hercule sur la cithare, et il avait péri à la fleur de l’âge, mortellement frappé par son rival. Il est possible que le fond de ces récits ne soit autre chose qu’une complainte sur la mort de la belle saison. Quoi qu’il en soit, l’exclamation hélas, Linus ! retentissait souvent dans la poésie des vieux siècles. Hésiode dit que tous les aèdes et tous les citharistes gémissent dans les festins et dans les chœurs de danse, et qu’ils appellent Linus au commencement et à la fin de leurs chants. C’est dire qu’ils s’écrient, aä LÛne, hélas, Linus ! Avec le temps, le mot linus ou élinus, qui n’était que la désignation particulière du chant consacré ou au souvenir du printemps, ou au souvenir du pâtre argien, ou à celui du fils d’Uranie, s’étendit indistinctement, comme nom générique, à tous les chants tristes. Dis l’élinus, c’est-à-dire, chante l’hymne lugubre, s’écrient à diverses reprises les vieillards d’Argos, dans cette magnifique lamentation qui est le premier chœur de l’Agamemnon d’Eschyle.

Le linus semble donc appartenir, au moins dans ses éléments premiers, aux époques les plus reculées de la civilisation grecque et à l’antique religion de la nature. On en peut