Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, XI, XII et XIII.djvu/1064

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tir de cette vie, c’est donc passer d’un mal à un bien.

Axioch. Si la vie est un mal, Socrate, pourquoi ne la quittes-tu pas, toi surtout penseur profond et d’une intelligence supérieure à celle du commun des hommes ?

Socr. Axiochus, tu me donnes là un éloge que je ne mérite guère ; tu crois, comme la plupart des Athéniens, que je possède la vérité, parce que je la cherche. Je suis si éloigné d’être plus savant que les autres, que je me croirais heureux de savoir ce que tout le monde sait. Ici je ne fais que répéter les paroles du sage Prodicus ; je les lui ai achetées en partie une demi-drachme, en partie deux et meme quatre drachmes ; car un homme comme lui n’enseigne rien pour rien. Il a toujours à la bouche ce mot d’Épicharme : une main lave l’autre ; donne et tu recevras[1]. Dernièrement encore, dans une séance chez Callias, fils d’Hipponique, il a si bien parlé contre la vie, que j’étais sur le point d’en finir avec la mienne et que depuis ce moment, Axiochus, mon âme n’aspire qu’à mourir.

Axioch. Qu’a-t-il donc dit ?

Socr. Je vais le répéter ce que je me rappelle. Quel âge, dit-il, est exempt de maux ? À peine le nouveau-né a-t-il ouvert les yeux qu’il verse des larmes ; et c’est par la douleur qu’il apprend à connaître cette vie. Nulle peine ne lui manque, la faim, le froid, le chaud, les coups ; et s’il ne peut exprimer ce qu’il éprouve, il a des cris lamentables, seule voix de son malaise. Après bien des épreuves pénibles, il arrive à sa septième année, et les pédagogues, les grammairiens, les maîtres d’exercices, le tyrannisent. Plus tard, les critiques, les géomètres, les tacticiens, viennent grossir la foule de ses despotes. Quand il est inscrit au nombre des

  1. Ce mot d’Épicharme est aussi dans Cicéron, De petit. cons. 10, et dans Aulu-Gelle, N. Att. I, 13