Page:Platon - Œuvres, trad. Cousin, XI, XII et XIII.djvu/977

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SOCR. Cela vient, mon cher ami, de ce que, si tu es sage, tu dois bien prendre garde, toi et tous ceux qui ont quelque soin de leur gloire, d'avoir un poète quel qu'il soit pour ennemi. Car les poètes ont une grande influence sur l'opinion, quand ils distribuent aux hommes le blâme ou l'éloge : et Minos a commis une faute grave en faisant la guerre à une ville comme la nôtre, remplie de gens habiles dans tous les arts et surtout de poètes [321a] et d'auteurs tragiques. L'origine de la tragédie, chez nous, remonte très haut, non seulement, comme on le croit généralement, à Thespis et Phrynichus[1]; mais, si tu veux y faire attention, tu en trouveras des traces dans des temps bien plus reculés. La tragédie est de tous les poèmes celui qui plaît le plus au peuple et touche le mieux les cœurs. En produisant Minos sur notre scène, nous nous sommes vengés de ces tributs qu'il nous forçait de lui payer. Minos a donc fait une faute en s'attirant notre haine, et voilà, pour te répondre, d'où vient [321b] sa mauvaise réputation. Mais une preuve évidente qu'il était réellement vertueux, juste, et, comme nous l'avons déjà dit, excellent législateur, c'est que ses lois sont restées inébranlables, parce qu'il avait découvert les véritables principes du gouvernement des États.

L'AMI. Je me rends à tes raisons, Socrate.

SOCR. Si ce que j'ai dit est vrai, ne crois-tu pas que les Crétois, concitoyens de Minos et de Rhadamante, sont les peuples qui ont les plus anciennes lois?

L'AMI. Je le crois.

SOCR. Ce sont donc là parmi les anciens de bons législateurs, des guides, [321c] des pasteurs d'hommes, comme Homère appelle le bon chef d'armée.

  1. Compatriote et disciple de Thespis.