Page:Potier de Courcy - Nobiliaire et armorial de Bretagne, 1890, tome 1.djvu/26

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XXV
PRÉFACE

judicature est issue une nombreuse noblesse qu’on pourrait appeler civile, en considérant son point de départ.

Avant cette époque, la noblesse s’acquérait principalement par le service habituel dans les armes, auquel tous les nobles étaient astreints et qui n’était pas toujours rétribué. « Admirable institution, que cette noblesse toute guerrière, qui pense qu’en quelque degré de richesse que l’on soit, il est honteux d’augmenter sa fortune, si on ne commence pas par la dissiper ; que cette partie de la nation qui sert toujours avec le capital de son bien, qui, quand elle est ruinée, donne sa place à un autre qui servira avec son capital encore ; qui va à la guerre pour que personne n’ose dire qu’elle n’y a pas été ; qui, quand elle ne peut espérer les richesses, espère les honneurs, et lorsqu’elle ne les obtient pas, se console par ce qu’elle a acquis : l’honneur. »[1] La création des armées régulières et permanentes fut la véritable cause qui tarit cette source de noblesse. La robe prit alors une importance qu’elle n’avait jamais eue et devint à son tour une source nouvelle de distinction.

Une remarque que chacun fait, c’est la facilité exorbitante avec laquelle certaines gens, et même les défenseurs les plus chauds des principes égalitaires de 89, s’emparent aujourd’hui de titres nobiliaires sans le plus léger droit et sans se préoccuper du rétablissement de l’art 259 du Code pénal, vieille arme de panoplie qui ne blesse personne.

Ce n’est que ridicule, me dira-t-on. — J’en conviens, et même ce ridicule est porté au comble. Toutefois, je ne puis m’empêcher de trouver à cet abus un côté sérieux. En effet si chaque nouvelle prétention était admise, consentie et tolérée par l’usage, n’est-il pas évident qu’elle tendrait à tracer, dans un temps plus ou moins long, aux yeux de bien des gens, une ligne de démarcation entre des familles, au moins égales, dont cependant les unes seraient titrées et les autres ne le seraient pas, bien que ces dernières y eussent autant et peut-être même plus de droits[2] ?

On ne doit donc pas s’attendre à voir dans notre recueil la liste de ces néo-dignitaires, mais bien les terres érigées en dignité, leurs possesseurs successifs et les titres héréditaires régulièrement concédés. Il est, au reste, un moyen bien simple de n’avoir rien à redouter des effets de la loi de 1858, si par hasard il prenait fantaisie à la justice de l’appliquer. On prend carrément un titre, le plus habituellement celui de comte (le titre de baron, n’obtenant aujourd’hui qu’un succès d’estime, finira même par être mieux porté que l’autre, car personne ne se soucie plus de le ramasser), ensuite on présente à la commission du sceau une série d’actes de l’état-civil, actes notariés ou brevets militaires, constatant qu’au dernier siècle un curé, un tabellion ou un commis de la guerre avait eu la courtoisie d’accorder au seigneur de la paroisse ou à un officier d’un grade élevé, aïeul du demandeur, un titre qu’il

  1. Montesquieu, Esprit des Lois, livre 21.
  2. « Ces prétendus titres ne distinguent ceux qui les portent que par de mauvais endroits et ne servent guère qu’a faire rechercher, découvrir et publier ensuite sans miséricorde ce qu’il peut y avoir de défectueux dans les familles. Une personne accoutumée à dire naturellement ce qu’elle pense, prétendait que ces messieurs s’appellent comtes ou marquis, comme un chien s’appelle Citron, quand on veut bien lui en donner le nom. »
    (Avertissement qui précède l’Abrégé du Nobiliaire de la province de Bretagne, suivant les arrêts de la Réformation, etc., par le Père du Perré, de la Compagnie de Jésus, 1769.)