Page:Potvin - Le tour du Saguenay, historique, légendaire et descriptif, 1920.djvu/87

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le tour du saguenay

à peine débarqué qu’il humait l’air comme un marsouin et se gonflait des senteurs du varech comme s’il avait eu le vide dans les poumons.

« À la soirée succéda la nuit, nuit de godaille, nuit de boustifaille et autres amusements plus ou moins convulsifs. À quatre heures du matin, j’avais les cheveux roides sur l’os frontal, une dépression considérable de la nuque, et la tête remplie de vapeurs semblables aux brouillards du nord-ouest ; il me semblait que la compagnie Allan mettait à l’ancre dans mon occiput et chauffait à outrance pour un départ prochain. Dans ces moments-là, l'homme se sent sublime et a toujours envie d’escalader les nues. Pour moi, heureusement, je n’avais, pour gagner mon domicile, qu’à escalader des coteaux où déjà s’essayaient les timidités du soleil levant et les mille voix confuses de la Nature qui s’éveille. C'était comme un bruisement- de notes inarticulées qui s’élevaient du milieu des bois et du sein de la terre ; une fraiche lueur lumineuse était descendue comme une rosée dans l’atmosphère et l’herbe, se soulevant au souffle du matin, rejetait ses perles humides comme une parure usée.

« Depuis vingt minutes, je pataugeais dans les sentiers, à travers les foins, l’orge et les patates ; la terre oscillait sous mes pas et j’éprouvais un tangage désordonné qui me donnait des velléités océaniques. J’avais de la rosée jusqu’aux genoux, mais ma tête continuait de loger tous les fourneaux de la ligne Allan. Soudain, un mugissement flatte mon oreille ; je crois que c’est le sifflet de la vapeur et que j’arrive dans un port quelconque… C'était un grand bœuf, immobile près d’une clôture, debout avec le jour et assistant, sans se déranger