Page:Proudhon - De la création de l’ordre dans l’humanité.djvu/239

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alors, en suivant le raisonnement des psychologues, l’idée de temps serait donnée à l’Univers-Dieu dans la succession de ses pensées. Mais les pensées de l’Univers-Dieu sont les phénomènes qui se passent en lui ; de sorte que, pour lui, l’idée de temps serait encore une intuition objective. Or, la différence de l’Univers-Dieu à nous, relativement au concept de temps, c’est que nous voyons les phénomènes, types de nos pensées, extérieurement à nous, tandis que l’Univers-Dieu les verrait en soi, par introspection.

Quant à l’idée d’espace, comment des métaphysiciens ont-ils pu ramener seulement à deux espèces d’aperceptions (la vue et le tact) une forme absolue de la connaissance ? C’eût été à peine pardonnable à des hommes de la société primitive, aux philosophes de l’âge d’or. Ou l’espace et le temps conditionnent toutes nos intuitions, ou ils perdent leur caractère d’absolu et ne sont eux-mêmes que des modes particuliers de la condition absolue de toute connaissance, de la série.

352. L’origine des idées-concepts, telle qu’elle se découvre par l’analyse de la série, trouve dans la philologie un éclatant témoignage. Dans les langues les plus anciennes, les idées de substance et de cause, de temps et d’espace n’ont point de termes qui les expriment, ou, si elles en ont, ces termes sont détournés de leur signification primitive et pris par métaphore. Or, si l’homme, en vertu de son organisation, a trouvé spontanément dans les articulations de sa voix les signes des idées qui lui venaient par les sens, comment cette même organisation ne lui a-t-elle pas fourni des signes pour les idées-concepts, préexistant dans l’entendement et s’éveillant seulement à l’appel de la sensation ? Comment les idées pures ont-elles été désignées par des noms d’objets sensibles, par des signes d’intuitions ? Pourquoi, par exemple, dans les idiomes primitifs, être est-il synonyme de vivre, substance synonyme de bois ou de pierre, cause synonyme de père ou de mère ? Là encore, le temps c’est la vie ; l’espace est l’air compris sous la cavité du ciel : partout un signe concret pour une idée métaphysique, le phénomène servant de symbole à une conception. D’où vient cela, encore une fois, si les concepts de l’entendement et les catégories de la raison pure sont les formes essentielles de la pensée ? Où était l’impossibilité de créer des signes spéciaux pour des idées spéciales, que dis-je ? pour des idées nécessaires ?

353. On dit que l’homme a suivi en cela la loi générale des langues, dans lesquelles toute intuition s’exprime par un vocable en rapport avec l’objet, tandis que les concepts sont rendus par des métaphores et des analogies, précisément parce qu’ils sont purs et dégagés de tout empirisme.