Page:Proudhon - De la création de l’ordre dans l’humanité.djvu/41

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62. Dans l’Europe chrétienne, le vent d’incrédulité s’est levé de bonne heure : en plein moyen âge, l’empereur Frédéric II était accusé par Grégoire IX d’avoir fait le livre des Trois imposteurs. Probablement cet ouvrage n’exista jamais que dans l’imagination épouvantée des prêtres : mais l’idée seule d’un pareil livre prouve qu’un levain d’impiété fermentait dès le commencement du treizième siècle. Vers la même époque parut l’hérésie des Albigeois : la pensée de réformer et de simplifier le culte était un symptôme non équivoque de philosophisme ; l’instinct des inquisiteurs et des papes ne s’y trompa pas. Vinrent ensuite les tentatives de Jean Hus et de Jérôme de Prague : enfin Luther parut, et une large brèche fut faite à la religion, dans les parties les plus ferventes de la chrétienté. Les contrées qui gardèrent la communion de Rome furent précisément celles où la corruption des mœurs était le plus avancée, France, Italie, Espagne : tout le monde peut constater aujourd’hui comment, à mesure que les habitudes d’ordre, de travail, de sobriété, d’économie, se fortifient chez le peuple, le christianisme s’éteint en lui sans retour [1]. Chose singulière, que la foi, étrangère à la science, ne le soit pas moins à la morale !

63. Depuis lors, la Religion n’a fait que dépérir, et les motifs d’incrédulité que s’aggraver. Le scepticisme de Voltaire est bien plus raisonneur et plus réfléchi que celui de Rabelais, mais moins profond que celui de Rousseau ; et qu’est-ce que le doute de celui-ci, à côté de la négation de Strauss, appuyée sur une exégèse effrayante d’érudition ? Si ce progrès antichrétien entre dans les vues de la Providence, il faut avouer que la Providence a condamné le christianisme.

64. Telle se développe l’incrédulité dans une nation, telle aussi elle se développe dans l’individu : d’abord fanatique d’impiété comme Labarre ; plus tard libertin et sophiste, moqueur et superficiel ; à la fin sérieux et grave, l’homme au dernier moment étudie la religion, non plus pour lui chercher des ridicules et des crimes, mais afin d’en expliquer le sens et les causes. C’est alors que l’incrédule se prend à aimer la religion comme un souvenir d’enfance, une poésie, un emblème ; pour peu qu’il croie faire plaisir, il ira à la procession et au salut : tel César consultait les

  1. La cessation du culte suit la même marche qu’a suivie autrefois son établissement ; elle commence par les villes, centres de population et foyers de lumières, et s’étend de proche en proche dans les campagnes. On sait que le polythéisme subsista chez les paysans, ou païens, pagani, longtemps encore après la reconnaissance officielle du catholicisme dans tout l’Empire.