Page:Proudhon - De la création de l’ordre dans l’humanité.djvu/96

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Les autres protestent contre cette intempérance de généralisation, et craignent que l’intervention des sciences dans la philosophie n’ait pour résultat final de lui enlever la spécialité, sans laquelle une science, ne se distinguant pas des autres, est comme si elle n’était pas. M. Jouffroy, dans sa classification posthume des sciences philosophiques, a même cherché à déterminer cette spécialité : selon lui, la philosophie est la connaissance du moi, de ses facultés, de ses rapports avec l’Univers et Dieu ; elle se divise naturellement en psychologie, logique et morale.

149. Au chapitre suivant, nous ferons voir, contre les partisans de la première opinion, que l’idée d’une science universelle est, comme la quadrature du cercle et la transmutation des métaux, une chimère irréalisable, presque une contradiction dans les termes. Quant aux autres, sans revenir sur ce que nous avons précédemment démontré, savoir : que la logique n’est point une méthode, mais une hallucination ; que la morale n’est point une science, mais un spicilége ; que la psychologie est toute dans l’histoire, la biographie, et même la zoologie : nous prouverons que l’invention de la méthode universelle aura pour effet immédiat de diviser ce qui reste du domaine philosophique, et de ses fragments séparés de constituer autant de sciences spéciales et régulières.

150. Résumons.

De même que la Religion, la Philosophie est tout, et n’est rien.

Première forme de la pensée, première hypothèse offerte au travail de l’entendement, lien d’amour entre l’homme et Dieu, la Religion a été bonne, et toujours on se rappellera avec complaisance cet âge poétique du cœur et de la raison. Comme système ou doctrine révélée d’en haut, aspirant à soumettre l’esprit par l’obéissance, et bravant le contrôle de la science, la Religion est mauvaise, et doit être au plus tôt abolie.

La Philosophie, essor de l’intelligence vers la certitude, révolte de la conscience contre le joug religieux, cri de liberté, la Philosophie a été bonne : mais, source de sophisme, principe de doute et d’opiniâtreté, de contradiction et d’orgueil, aujourd’hui instrument de despotisme pour quelques charlatans, la Philosophie est détestable : guerre à la Philosophie !

La Religion est la nourrice de l’homme ; la Philosophie, comme une enchanteresse, le ravit sur ses pas, le conduit au temple de la vérité, et ne l’abandonne que sur le seuil. C’est pourquoi les noms de Religion et de Philosophie ne périront pas : la période du sentiment se renouvelant sans cesse pour chacun de nous, et la marche déductive s’offrant toujours la première pour les choses