Page:Proust - Albertine disparue.djvu/263

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Son grand âge avait affaibli la sonorité de sa voix, mais donné en revanche à son langage, jadis si plein de réserve, une véritable intempérance. Peut-être fallait-il en chercher la cause dans des ambitions qu’il sentait ne plus avoir grand temps pour réaliser et qui le remplissaient d’autant plus de véhémence et de fougue ; peut-être dans le fait que, laissé à l’écart d’une politique où il brûlait de rentrer, il croyait, dans la naïveté de son désir, faire mettre à la retraite, par les sanglantes critiques qu’il dirigeait contre eux, ceux qu’il se faisait fort de remplacer. Ainsi voit-on des politiciens assurés que le cabinet dont ils ne font pas partie n’en a pas pour trois jours. Il serait, d’ailleurs, exagéré de croire que M. de Norpois avait perdu entièrement les traditions du langage diplomatique. Dès qu’il était question de « grandes affaires » il se retrouvait, on va le voir, l’homme que nous avons connu, mais le reste du temps il s’épanchait sur l’un et sur l’autre avec cette violence sénile de certains octogénaires qui les jette sur des femmes à qui ils ne peuvent plus faire grand mal.

Mme de Villeparisis garda, pendant quelques minutes, le silence d’une vieille femme à qui la fatigue de la vieillesse a rendu difficile de remonter du ressouvenir du passé au présent. Puis, dans ces questions toutes pratiques où s’empreint le prolongement d’un mutuel amour :

— Êtes-vous passé chez Salviati ?

— Oui.

— Enverront-ils demain ?

— J’ai rapporté moi-même la coupe. Je vous la montrerai après le dîner. Voyons le menu.

— Avez-vous donné l’ordre de bourse pour mes Suez ?

— Non, l’attention de la Bourse est retenue en ce moment par les valeurs de pétrole. Mais il n’y a pas lieu de se presser étant donné les excellentes disposi-