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RÉCITS DU LABRADOR

vous advenait un jour d’y naviguer sur mes traces, ne vous arrêtez jamais, un vendredi, à la baie du Trépassé. Cette baie, très longue, très étroite, très sombre, est entourée de toutes parts de mornes noirs élevés, sourcilleux, et de l’aspect le plus étonnant. Les rayons du soleil y pénètrent à peine et les nuits s’y font plus obscures et plus impénétrables que partout ailleurs.

Ce qui frappe le plus dans cette anse aux dimensions assez limitées, c’est la profondeur de l’eau.

Aux pieds des roches, on ne saurait atteindre le fond en filant soixante brasses de ligne. Ces masses liquides, à surface restreinte et à profondeur prodigieuse, presque toujours très sombres, me causent une impression indéfinissable de crainte et de curiosité. Elles font naître en moi les idées les plus invraisemblables et lorsque la nécessité me contraint à les traverser, ce n’est pas sans détourner souvent la tête et sans regarder si quelque saurien gigantesque, dernière épave encore vivante des races disparues, ne navigue pas dans mon sillage. J’éprouve un soulagement irraisonné à reprendre la haute mer et à revoir ses flots changeants et lumineux.

C’est dans cette baie que se montre tous les vendredis le fantôme d’un pauvre diable de pêcheur qui s’y noya un soir, il