Page:Puyjalon - Récits du Labrador, 1894.djvu/52

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
51
RÉCITS DU LABRADOR

y a déjà bien des années. Il revenait du poste voisin avec son matelot. Tous deux avaient atteint les dernières limites de l’ébriété. Arrivé dans l’anse, le patron de la barque fit un faux mouvement et tomba à la mer.

— Jette-moi la haussière, cria-t-il à son compagnon.

Mais au moment où celui-ci se disposait à lui lancer le cordage sauveteur, il disparut tout à coup, sans qu’un geste ait fait soupçonner sa fatigue, sans qu’un cri ait indiqué une détresse imprévue. Du pauvre pêcheur, rien ne reparut jamais. Désolé et dégrisé, le survivant reprit sa course et, rentré chez lui, rendit compte à la famille du noyé de la triste fin de son camarade.

Depuis cette mort tragique, tous ceux qui se hasardent à traverser la baie un vendredi entendent le dernier cri du pêcheur : « Jette-moi la haussière ! » et quelques-uns affirment avoir vu son ombre, debout, entre deux eaux.

C’était en 187… ; obligé de rebrousser chemin à cause de mon engagé, Thomas, qui trouvait que nous étions bien trop loin de la rivière aux Canards, où je l’avais pris, nous arrivâmes un vendredi soir à l’entrée de la baie du Trépassé.

Ignorant qu’elle fût hantée, nous y pénétrâmes hardiment et, quelques instants