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RÉCITS DU LABRADOR

mari de Ludivine — Grégoire, s’il vous plaît — se pourlécher les lèvres toutes les fois que sa femme lui avait préparé une moniac ou servi une soupe à la morue que l’envie me prit d’y tâter un jour.

Je ne suis ni gourmand, ni glouton, malgré l’ampleur trompeuse de mon abdomen qui se plaît à me calomnier et à faire croire à des passions que je ne possède pas ; mais j’en avais une envie inexplicable, irrésistible, folle, presque inquiétante ! Je voulais en manger à tout prix.

Un soir, la morue avait donné en abondance et nous rentrions chargés, filant vers la terre sous nos quatre voiles qu’enflait à peine une légère brise de sud-ouest. Un camp (troupe) de moniacs nageait alors à quelque cent verges de notre étrave. C’étaient des hivernantes, c’est-à-dire de jeunes eiders nés l’été précédent, que les soins de la maternité n’avaient point encore racornis et dont la chair était restée aussi tendre que savoureuse.

Cent verges ! C’était bien loin, trop loin pour du plomb, et pour mon Marlin le but était bien petit. Le ragoût fuyait devant nous, maintenant toujours sa distance sans perdre un seul pouce. J’avais des accès de rage mal contenus : un si bon ragoût !

— Envoyez-leur donc une prune, mon-