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ANE

pas la force de choisir entre deux objets égaux, avait imaginé un argument sophistique dans le genre du crocodile[1] des stoïciens, afin de soutenir sa thèse avec succès contre toutes les objections. Il supposait un âne également pressé de la soif et de la faim, entre un seau d’eau et une mesure d’avoine faisant la même impression sur ses organes. Ensuite il demandait : que fera cet animal ? Si ceux qui voulaient bien discuter avec lui cette grave question répondaient : il demeurera immobile ; le docteur répliquait : il mourra donc de soif et de faim entre l’eau et l’avoine. S’ils lui disaient, au contraire : il ne sera pas assez bête pour se laisser mourir ; sa conclusion était : il se tournera donc d’un côté plutôt que d’un autre ; il a donc le libre arbitre. Son raisonnement embarrassa tous les philosophes du temps, et son âne, devenu fameux parmi ceux des écoles, obtint les honneurs du proverbe.

Spinoza (Éthiq., part. 2, p. 89) parle de l’ânesse au lieu de l’âne de Buridan, et il avoue sans façon qu’un homme qui serait dans le cas de cette bête, mourrait de faim et de soif. Montaigne (Ess., liv. ii, chap. 14) exprime la même opinion. « Qui nous logerait, dit-il, entre la bouteille et le jambon avec un égal appétit de boire et de manger, il n’y aurait sans doute remède que de mourir de soif et de faim, n’y ayant aucune raison qui nous incline à la préférence. »

Bayle trouve ce raisonnement absurde, et le réfute ainsi : « L’homme a deux moyens de se dégager des piéges de l’équilibre. L’équilibre ne le ferait pas demeurer dans l’inaction, comme Spinoza le prétend ; il y a le remède de penser qu’il ne

  1. Le crocodile est une argumentation captieuse et sophistique pour mettre en défaut un adversaire peu précautionné et le faire tomber dans le piège. Cette argumentation a été nommée ainsi, conformément à l’usage de désigner la règle par l’exemple. Il s’agit d’un crocodile qui, supplié par une mère de lui rendre son fils qu’il est prêt à dévorer, promet de le faire à l’instant, si elle répond juste à cette question : Ai-je envie de te le rendre ? — Tu n’en as pas envie, dit la mère ; et ayant deviné, et le réclame l’exécution de la promesse ; mais le monstre refuse en ces termes : Si je te le rendais, tu n’aurais pas deviné.