Page:Régnier - Escales en Méditerranée.djvu/76

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ne nous y a précédés. L’antique et noble ruine est à nous seuls, avec sa scène très reconnaissable, ses gradins, son décor architectural suffisamment bien conservé, malgré les ravages du temps. Tout ce qui y fut revêtement de marbre, statues, ornements a disparu, mais on reconstitue aisément la structure de l’édifice. Sa beauté est faite de souvenirs et de réalité. Là, évoluèrent, parmi les chœurs, les héros et les héroïnes de la Tragédie grecque, orgueilleusement et pathétiquement courbés sous le poids de la fatalité ; là, la voix des dieux se mêla à la voix des hommes ; là, des gestes éloquents implorèrent ou menacèrent ; là, coulèrent le sang et les larmes ; là, retentirent les strophes harmonieuses et les véhémentes apostrophes ; là, apparurent les vivantes images de la douleur et de l’amour aux yeux des spectateurs qui se pressaient sur ces gradins où nous sommes assis devant l’admirable paysage de montagne et de mer qui développe sa lointaine splendeur sous un ciel merveilleusement pur ; là, frémirent des milliers de cœurs en voyant se dérouler sous leurs yeux de tragiques destinées qui étaient l’exaltation lyrique de leurs humbles vies. Là, sur cette scène en ruine dont les pierres disjointes parsèment l’herbe, la Poésie posa son pied nu et l’on y sent encore errer, dans la