Page:Régnier - L’Amphisbène, 1912.djvu/34

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Lorsque j’eus achevé mon repas, je m’aperçus qu’il était près d’une heure et demie. La salle du restaurant était presque vide. Au lieu de demeurer là, à rêvasser, n’eût-il pas mieux valu profiter du beau soleil d’hiver ? J’ai appelé le garçon, réglé ma note et je suis sorti. Le froid vif et clair m’engageait à aller faire un tour au Luxembourg, mais, avant de gagner le jardin, je voulais rôder un instant sous les galeries de l’Odéon. En passant devant l’affiche du théâtre, j’y jetai machinalement les yeux. Le programme de la semaine n’annonçait rien de bien attrayant, mais, en matinée, on donnait aujourd’hui l’Étourdi, de Molière, et les Atrides, de Maxence de Gordes, précédés d’une conférence de Lucien Gernon.

J’ai lu les ouvrages de Gernon et j’ai souvent entendu parler de lui par Feller, qui l’admire tout en ne l’aimant guère. Comment diable Gernon avait-il accepté de devenir conférencier et par quel sortilège l’astucieux Antoine était-il arrivé à le déloger de son trou de hibou pour l’exhiber au public, derrière les chandelles ? Si Feller avait été chez Foyot, il m’aurait expliqué ce mystère. En tout cas, c’était bien là une idée d’Antoine. N’a-t-il pas annoncé que les représentations de Turcaret seraient accompagnées d’une causerie de Meyersen, le financier bien connu ; que Polyeucte serait commenté par l’abbé Géry, récemment condamné en cour de Rome, et que le Cid serait précédé d’une harangue militaire du général Renou ? Telle est sa manière de redonner de l’intérêt aux classiques !