Page:Réveillaud - Histoire du Canada et des canadiens français, de la découverte jusqu'à nos jours, 1884.djvu/539

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beefs et beefsteaks au restaurant anglais, nous payons « l’addition » en bank notes. Nous retournons par le tramway ou nous montons en waggon, et nous suivons les rails qui s’engagent sous les tunnels !… Après quoi, contents de notre journée, nous rentrons nous mettre au lit, où nous nous endormons en lisant Paris-journal ou Paris-gazette ! Où irons-nous de ce train-là ? Ah ! grande et noble langue française, comme on t’outrage et te méconnaît, et comme nous souscrivons à ce qu’écrivait un jour Louis Veuillot sur ce sujet :

« Si cette langue transfigurée, qui après avoir eu pour type Rabelais et Marot, avait pu montrer avec un légitime orgueil, comme ses maîtres et ses docteurs, Bossuet et Racine, et derrière ces noms si splendides, une suite si belle de noms fameux ; si cette langue, aujourd’hui déchue, n’offre plus ni la majesté du grand siècle ni même la grâce, la prestesse et la fraîcheur dont l’école gauloise l’avait parée ; si elle n’est plus qu’obscure et fade chez les uns ; dévergondée, bâtarde et sans loi chez la plupart ; si ce grand et beau fleuve, à la fois profond et limpide, répandu maintenant sur les terres, n’est plus qu’un marais pestilentiel ; s’il nous faudra bientôt étudier le français de Bossuet comme une langue morte et celui de nos journaux comme on étudie l’allemand, plus ce malheur est déplorable, plus nous devons chercher à nous rapprocher du beau langage de notre ancienne France. Comme nous devons nous appliquer à bien savoir, il nous faut s’appliquer à bien dire. Cherchons le style ; je m’attache à cette idée. Avant l’invasion des philosophes matérialistes, des orateurs politiques, des journalistes, des traducteurs qui l’ont troublée entièrement, la majestueuse littérature française coulait dans son lit comme un fleuve… Quand la pensée n’est pas digne, elle se débarrasse d’une noble forme qui la gêne et qui ferait ressortir son abaissement ; elle prend le manteau vulgaire et l’allure des rues ; elle s’y fait, et bientôt ne sait plus se revêtir de l’insigne illustre de sa primitive majesté. »


Les Canadiens français pourraient nous donner, sur quelques-unes de ces hérésies de langage dont nous nous sommes laissé pénétrer, de sages et profitables leçons. Plus puristes que nous à certains égards, ils ne disent pas un square, mais un « carré ; » ils ont traduit waggon par « char », rail par